Baccarat 2021 : comment l'armée de terre se prépare au combat de haute intensité

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Baccarat 2021 : comment l'armée de terre se prépare au combat de haute intensité

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Baccarat, l'exercice annuel d'aérocombat de l'armée de terre en terrain libre, a eu lieu entre le 15 et le 21 octobre 2021 en Occitanie. Entraînement au combat durci afin de préparer les militaires à la haute intensité, Baccarat 21 s'inscrit dans la volonté du chef d'état-major des Armées pour "gagner la guerre avant la guerre".
DZ a rencontré, sur le terrain, les protagonistes de la probable guerre du futur pour parler combat de masse, coalition et aérocombat. 
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Pour cette nouvelle édition, Baccarat a réuni 1 300 militaires de quinze unités de l'armée de Terre appuyés par une trentaine d'hélicoptères d'attaques et de manoeuvres, un détachement interalliés composé des forces aéromobiles de l'armée de terre espagnole (FAMET) et des Marines américains. Pendant une semaine ils ont évolué en terrain libre entre l’Aveyron, la Lozère et le Cantal. Le but ? Entraîner les troupes au combat de haute intensité
 
 

De l'ennemi asymétrique à l'ennemi symétrique

À peine l'exercice interarmées Cormoran 21 avec la Marine nationale terminé que certains militaires de l'armée de terre, dont des hommes de la  4ᵉ brigade d'aérocombat (4e BAC), ont enchaîné avec l'exercice Baccarat. De quoi tester leur capacité à durer sur le terrain.
"Dans le cadre du triptyque compétition-contestation-affrontement et conformément aux directives qui m'ont été données par le CEMAT [chef d'état-major de l'armée de Terre, ndlr], je mets en oeuvre, sur le terrain, un combat durci contre un ennemi symétrique", expose le général Frédéric Barbry, commandant de la 4ᵉ BAC depuis le 1er août 2021.
La 4e BAC dépend directement du commandement de l’aviation légère de l’armée de Terre (COM ALAT) et a sous ses ordres trois des quatre régiments d’hélicoptères de combat : les 1er, 3e et 5e RHC (le 4e régiment d'hélicoptères des forces spéciales est rattaché au COM FST. Pour en savoir plus lire notre article ici).
Sous une des nombreuses tentes militaires disposées sur l'herbe trempée de l'aérodrome de Millau, le général Barbry poursuit : "Ce combat, en marche vers la haute intensité, entre dans le cadre d'un affrontement de masse qui aurait lieu contre un ennemi aguerri, symétrique et possédant de l'armement similaire au nôtre. Un ennemi qui serait capable de conduire des actions de déni d'accès avec une masse de manœuvre conséquente".
Depuis quelques années, un basculement géostratégique s'est opéré, avec le retour d'un rapport de puissance entre États. "On constate une désinhibition des acteurs, de nos compétiteurs, qui pourraient mettre face à notre communauté de destin des moyens beaucoup plus symétriques que ceux qu'on a connus jusqu'à présent. Il faut donc se préparer à ce type de conflit", estime le commandant de la 4e BAC. Un type de conflit bien différent de celui face à un ennemi asymétrique auquel la composante terrestre est habituée depuis le début des années 2000. 
 
 

Démonstration de l'atout de l'aérocombat dans un combat durci

Cette cinquième édition de Baccarat a donc été organisée avec le spectre de la haute intensité en tête. Un scénario, inconnu des participants, a été établi. Leur but, neutraliser un ennemi fictif en conditions réelles. Lors des deux derniers jours de l'exercice, les militaires ont ainsi mené plusieurs assauts en zone urbaine. "Pouvoir manoeuvrer en terrain libre est vraiment important, on se rapproche de très près de la réalité. On évolue au milieu de villes, sur des axes routiers réels, avec un environnement proche de ce qu'on peut retrouver en opération", note le lieutenant Willy, chef de section d'appui à l'engagement débarqué (SAED) du 1er régiment d'infanterie (1er RI), qui a mené l'assaut sur un pont à Saint-Geniez-d'Olt (Aveyron) le 20 octobre.
Le lendemain, dernier jour de l'exercice, à Saint-Chély-d'Apcher (Lozère), le colonel Geoffroy, chef de corps du 2e régiment étranger d'infanterie (2e REI) dirige les combats en pleine ville. "L'objectif de l'assaut est de s'entraîner au combat en zone urbaine face à un ennemi installé dans une habitation et de faire manoeuvrer le volume de 100 à 150 hommes pour s'emparer de cet objectif", résume-t-il. La stratégie est simple : "s'infiltrer au lever du jour par hélicoptère puis prendre pied à proximité de la ville pour se rendre directement sur les deux objectifs identifiés préalablement et s'en emparer brutalement". L'occasion de démontrer l'atout de l'aérocombat - un des modes de combat privilégiés de l'armée de terre - dans des zones urbanisées. "La troupe au sol a une manœuvre plutôt lente, cela permet de tenir le terrain. Les hélicoptères vont nous appuyer, grâce à une capacité de transport et des capacités d'appui feu, pour neutraliser une partie de l'ennemi et nous permettre d'arriver sur un volume de forces adverses que nous avons établies auparavant", détaille le colonel. 
La région où s'est déroulé l'exercice présente un certain nombre d'opportunités pour les militaires, en termes d'implantations, de champs de tirs et de zones de manœuvre. "L'aérocombat, c'est la manœuvre de l'aéromobilité et des troupes au sol. Et l'aéromobilité, c'est la fulgurance, la rapidité, s'affranchir des obstacles. On a un terrain de manœuvre fabuleux avec des coupures particulièrement abruptes, et des gorges quasiment infranchissables, ou en tout cas avec beaucoup de délais, de la part de nos camarades au sol. Ce terrain nous permet de montrer tout l'apport qu'on peut donner à cette manœuvre, à l'accélération du tempo, en utilisant nos hélicoptère, souligne le général Barby. La plus value de l'ALAT est bien la manœuvre. On n'est pas là uniquement pour détruire mais pour manoeuvrer dans un espace aéroterrestre en façonnant l'ennemi, en le découvrant, en l'identifiant, en renseignant nos chefs et éventuellement en le neutralisant", ajoute-t-il.

La coalition, indispensable maillon d'un combat de haute intensité

Pour l'assaut du dernier jour, à Saint-Chély-d'Apcher, le 2e REI est accompagné d'un détachement du 31 régiment de génie (31e RG), d'une unité d'hélicoptères, et d'un détachement d'une soixantaines d'Américains du corps des Marines. "Tout l'intérêt d'une manœuvre comme Baccarat est de pouvoir agir à la fois au sein des armées françaises mais également en interalliés. La guerre de haute intensité ne se conçoit que dans une dynamique de partenariat, de coalition", insiste le général Barbry qui souligne également la participation à Baccarat d'une quarantaine de militaires appartenant aux FAMET espagnoles, "avec qui nous partageons une véritable communauté de destin"
Le général Thierry Burkhard, chef d'État-Major des armées (CEMA), l'écrit dans le numéro du magazine DSI (Défense et sécurité internationale) dédié aux conflits de haute intensité : "Si les armées françaises conservent une capacité à agir seules, le cadre normal de leur action est celui de l'action collective. Nous entendons donc jouer un rôle moteur parmi nos alliés ainsi que dans le développement de partenariats à travers le monde ".

L'adaptation du centre opérationnel à l'évolution du milieu

Le centre opérationnel (CO) de la 4e BAC, depuis lequel la manœuvre est conduite, s'est installé sur le camp du Larzac, camp de la 13e demi-brigade de Légion étrangère (13e DBLE). Pendant Baccarat, le CO apprend à travailler dans un environnement durci, plus complexe, avec le spectre de la haute intensité. "L'objectif du CO est de générer un cycle décisionnel, efficace, performant", pointe le lieutenant-colonel Franck. Avoir un cycle décisionnel plus efficient que celui de l'ennemi est "un facteur de supériorité dans la conduite d'une guerre", assure-t-il.
"C'est très complexe, ça demande une phase de montée en puissance, du drill, de la répétition, de manière à être prêt le cas échéant à mener ces opérations dans des conditions réelles, ajoute-t-il. Aujourd'hui, on le fait dans un environnement un peu singulier qui est celui de la haute intensité, en tout cas d'engagement dans un environnement durci. Ce n'est pas l'aérocombat ni nos capacités qui évoluent mais le milieu, le champ de conflictualité dans lequel on va les mettre en œuvre. Donc on est là pour s'entraîner et se préparer à ces changements de d'intensité", abonde-t-il. De nouveaux champs d'affrontements que sont le cyber, l'influence, la guerre électronique ou encore les fonds marins. 

Faire face à la contestation du territoire et de la supériorité

Le capitaine Guillaume est pilote d'hélicoptère Tigre au sein du 1er RHC depuis 2014. Il a été déployé six fois en opération extérieure au Mali dont il est revenu en août dernier. Piloter dans le cadre d'un exercice de combat durci est différent de ce qu'il a l'habitude de faire en opération. "Au Mali, on a complètement acquis la supériorité aérienne, on se protège des coups de l'ennemi en restant loin et haut par rapport à lui. Alors qu'ici, on doit voler bas et rester dans le terrain. Mais aussi acquérir des visuels sur l'ennemi depuis des postes d'observation qui sont difficiles à trouver, qui peuvent être lointains, avec un terrain parfois défavorable pour nous, des vallées encaissées où on a beaucoup de mal à acquérir le visuel et donc à appuyer nos troupes. Et c'est un réel savoir-faire."  
Dans un conflit de haute intensité, l'ennemi symétrique, "que ce soit au sol ou dans la 3e dimension, va pouvoir nous contester le territoire et la supériorité", souligne le pilote. Pendant l'exercice, jusqu'à huit hélicoptères peuvent évoluer dans la même zone. Parmi ceux présents à Baccarat, des Puma, des Caïman, des Cougar, des Tigre, des Gazelle... Au CO de la 4e BAC, un spécialiste 3D planifie, et assure le suivi et la conduite des missions aéromobiles. "Au niveau de la coordination, c'est très compliqué. Ce sont des savoir-faire qui n'ont pas été travaillés autant qu'ils auraient pu l'être lors des dix dernières années", constate le capitaine Guillaume. "C'est donc à nous de se les réapproprier et de pouvoir éventuellement les améliorer avec les hélicoptères de nouvelle génération arrivés entre-temps". Des hélicoptères "principalement utilisés dans des conflits de basse intensité, en tout cas contre un ennemi asymétrique". Selon le pilote, il faut donc "se réapproprier" les procédures mises au point avec les hélicoptères d'ancienne génération et les "amener directement" sur les hélicoptères de nouvelle génération "avec de nouvelles possibilités, des armements plus précis qui peuvent taper de plus loin et surtout des capacités jour-nuit supérieures qui vont permettre de travailler dans toutes les conditions météos et de terrain qui peuvent se présenter". 

Une démonstration de force

Outre l'entraînement à travailler à plusieurs machines en même temps dans la même zone, les pilotes doivent aussi faire avec le facteur météo. L'avant dernier jour de l'exercice, le temps était si mauvais que les aéronefs sont restés au sol. Entre le brouillard et la pluie, "notre visibilité est réduite, on ne va pas voir l'ennemi ou être très proche de lui, et c'est un danger. Nos armements guidés laser peuvent aussi être perturbés", reconnaît le pilote. 
"On fait des entraînements très mauvaise météo mais c'est quand même un vol très particulier, qui est dangereux, difficile, très usant mais on va devoir 's'habituer'. Le facteur météo qu'on a ici au plateau du Larzac peut représenter des facteurs météo tout à fait réalistes en centre Europe." Selon les analystes, les adversaires d'un potentiel combat de haute intensité pourraient être la Russie, la Turquie ou encore un pays d'Afrique du Nord. Le général Barbry estime que l'exercice Baccarat "engage une part de la crédibilité des armées françaises en montrant à nos compétiteurs que nous sommes une armée totalement crédible et prête à être engagée au combat"

En route vers l'exercice Orion

Dans la perspective d'un conflit de haute intensité, ce Baccarat 21 est "une phase d'entraînement majeure", estime le commandant de la 4e BAC. Il le considère comme "une brique" d'Orion, l'exercice de combat haute intensité de niveau divisionnaire de grande envergure prévu pour le premier semestre 2023, dans lequel "l'ALAT et la 4e BAC auront toute leur place pour différentes phases". Orion sera la première édition d'un nouveau cycle d'exercices triennal HEMEX (HEM pour Hypothèse d'engagement majeur). Concernant Baccarat 22, le général Barbry promet "une édition augmentée, toujours en route vers la haute intensité".  
Les armées françaises font cependant face à des problèmes de recrutement et de formation, accentués par la crise sanitaire du Covid-19. Ainsi, elles enregistrent un déficit de 1.000 à 2.000 jeunes sur les 16.000 à trouver en 2020. Et depuis les années 2000, ses effectifs ont fondu. En septembre dernier, la ministre des Armées Florence Parly a déclaré que le budget de la mission "Défense" augmentera de 1,7 milliard d'euros pour atteindre 40,9 milliards d'euros en 2022 (contre 39,2 milliards d'euros en 2021), comme prévu par la loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025. L'armée prévoit le recrutement de 26.200 personnes en 2022 dont 22.000 militaires. 

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