Marine Nationale : les enjeux de la

Marine Nationale : les enjeux de la "dronisation navale"

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Dans un briefing publié le 25 août dernier, le chercheur de l'IFRI Léo Péria-Peigné analyse les enjeux du secteur clef des drones navals. Qu'il s'agisse des domaines aéronavals, sous-marins ou de surface, la dronisation du secteur maritime est en plein développement, et pour cause : la tension entre les objectifs et les moyens ne cesse de croître. Malgré cela, "l’investissement militaire français en la matière est encore timide dans ses moyens comme dans son ambition, cantonnant ses futurs drones à un panel limité de missions" s'inquiète le chercheur de l'IFRI. L'utilisation plus soutenue de drones par la Marine Nationale pourrait pourtant lui permettre d'atteindre ses objectifs ambitieux sans voir exploser les budgets alloués. "Alors que la France a déjà accusé un retard dans le domaine des drones aériens, quelle dronisation permettrait à la Marine nationale de préparer sa flotte à l’horizon 2050 ?"

 Des avantages certains

Ne possédant ni système de survie, ni protection complexes, l'utilisation de drones réduit considérablement les coûts à capacités égales : un sérieux avantage "tant pour des flottes en forte croissance que pour celles aux moyens plus limités" analyse Léo Péria-Peigné. En effet, pour des puissances de premier plan telles que les États-Unis ou la Chine, les systèmes autonomes permettent de se développer plus rapidement et de "maintenir un nombre d’unités satisfaisant à budget égal". Pour les armées de second plan, ils représentent la formidable opportunité d’acquérir ou de maintenir des capacités d'ordinaire extrêmement dispendieuses.

De plus, les capacités modulaires des drones leur permettent de répondre à tout type de missions aériennes, en surface ou bien sous les océans. Qu'il s'agisse de reconnaissance, de surveillance, d'interdiction de zone ou même d'attaque, les possibilités sont nombreuses, faisant des drones navals de véritables "multiplicateurs de force".

Un phénomène mondialisé

En matière de drone naval, l'avance des États-Unis et de la Chine mérite d'être soulignée, ils font partie intégrante de leurs stratégies respectives depuis de nombreuses années. Dans une moindre mesure, des outsiders comme la Turquie, la Corée du Sud et Israël s’y intéressent également, "avec une orientation vers l’export" précise le chercheur.

Les États-Unis ont commencé à travailler sur le sujet il y a plus de 20 ans. De nombreux programmes se sont succédé et "cette volonté de prendre le tournant de la dronisation s’est traduite en 2021 par le lancement d’une task force dédiée à l’expérimentation et l’intégration des plateformes dronisées" indique Léo Péria-Peigné. De plus, cet intérêt pour les drones est couplé à une volonté d'automatisation des navires. Les destroyers Zumwalt, de 14 000 tonnes, bien qu'ayant du faire face à de nombreux ratés, sont ainsi censés embarquer un équipage de 147 marins, soit moitié moins que des navires de plus faible tonnage.

Crédit photo : US Navy 

Concernant la Chine, la Marine de l’Armée Populaire de Libération (MAPL) met en œuvre de petits "planeurs sous-marins" équipés pour des missions d’hydrographie.

Certains d'entre eux ont pu être récupérés par des pêcheurs indonésiens, malaisiens et philippins. Les salons d'armements chinois témoignent également de "l'intérêt soutenu" des autorités pour les drones navals. Il est cependant "difficile d’évaluer la stratégie navale chinoise en matière de dronisation" tempère l'expert en prospective capacitaire. Toujours est-il que l'on sait que la croissance rapide de la Marine chinoise n'a pas été accompagnée des efforts suffisants en matière de ressource humaine. Les drones pourraient donc résoudre cette "crise des effectifs qualifiés".

Pour la Marine turque, les drones représentent ni plus ni moins que le salut de son dernier porte-aéronefs, le TCG Anadolu.

Suite à l'exclusion de la Turquie du programme F-35, le pays s'est retrouvé sans chasseurs pour armer son navire et ambitionne donc d'en faire un bâtiment "porte-drones". L'industrie israélienne, quant à elle, ne produit que peu de système complet, mais des entreprises telles que IAI, Rafael ou Elbit se positionnent comme exportateurs de briques technologiques indispensables à la fabrication de drones navalisés.

Enfin, "l’effort européen en matière de drones navals reste modeste et les projets d’UUV (Autonomous Underwater Vehicle) et d’USV (Autonomous Surface Vehicle) susceptibles d’entrer en service sont rares" alerte Léo Péria-Peigné. "Les efforts industriels et technologiques européens demeurent dispersés et souffrent de la concurrence interne entre projets similaires : au moins trois projets européens différents existent sur le seul segment de la guerre des mines, et aucun n’a été mis en service, parfois après plus de dix ans de développement" précise-t-il. Cependant, l'UUV modulaire de grande taille « MUM » de l'industriel allemand Thyssen-Krupp Marine Systems (TKMS), le Drone Dous-Marin Océanique (DSMO) présenté par Naval Group en 2021 ainsi que le programme "Manta" de la Royal Navy mérite d'être évoqué. 

Et la Marine Nationale dans tout ça ?

Pour satisfaire ses ambitions, "la Marine Nationale prévoit de déployer au moins deux UAV (Unmanned Aerial Vehicle) pour des missions ISR et un USV plus complexe destiné à la guerre des mines", ces 3 projets sont actuellement en cours de développement :

Le Système de Mini-Drones pour la Marine (SMDM)



Le SMDM, un UAV de petite taille, doit renforcer les capacités ISR (Intelligence, Surveillance and Reconnaissance) des navires de guerre français. Il dispose d'une portée de 50 kilomètres et de trois heures d'autonomie. Fabriqué par Surveycopter, une filiale d’Airbus, le SMDM a été qualifié par la DGA le 19 juillet dernier et devrait entrer en service l'année prochaine.

Le Système de Drone Aérien pour la Marine (SDAM)

Crédit photo : Naval Group 

Le SDAM, développé conjointement par Airbus et Naval Group, est un drone hélicoptère de taille moyenne qui doit équiper les unités de premier rang type FREMM et PHA. Il est également destiné à des missions ISR mais à plus longue portée cette fois. "Les premières études remontent au début des années 2010, la trentaine d’unités prévues ne devraient pas entrer en service avant la fin de la décennie" précise le chercheur à l'IFRI. En attendant, la Marine Nationale dispose tout de même d'une capacité intérimaire. Le drone hélicoptère S-100 dont sont dotés les PHA Mistral et Tonnerre.

Le Système de Lutte Anti-Mine Marines Futur (SLAMF)

Crédit photo : Marine Nationale 

Le SLAMF, un USV équipé d'un UUV permettra de localiser, identifier et neutraliser les mines marines. Développé par Thales et ECA Group, le SLAMF devrait entrer en service aux alentours de 2025 après 15 années de développement.

Selon le chercheur de l'IFRI Léo Péria-Peigné, ces projets souffrent de plusieurs failles, au premier rang desquels, la lenteur des processus de développement. "À moins d’une conception extrêmement modulaire, les systèmes risquent d’être partiellement obsolètes à leur entrée en service, les composants utilisés ayant évolué depuis leur intégration dans l’architecture du système" explique-t-il. De plus, l'IFRI craint que la méthode employée pour définir le cahier des charges ne soit pas la bonne. Centré sur les performances techniques relatives à la profondeur, la vitesse ou l'autonomie, ce type de cahier des charges oblige à fixer très tôt certains choix de composants dont les performances ont ensuite tout le temps d'évoluer durant la phase d'essais. "En conséquence, les systèmes finalement admis soutiennent mal la comparaison avec les performances des équivalents étrangers à leur entrée en service, qui ont parfois doublé ou triplé tout en se miniaturisant" concède le chercheur. Par ailleurs, Léo Péria-Peigné rapporte que "beaucoup d’acteurs déplorent le poids des certifications d’origine civile, nécessaires pour un système militaire." Ce "processus de certification peut prendre jusqu’à plus du tiers du temps de développement initial" précise-t-il.

Des ambitions françaises au beau fixe

Alors que notre marine doit faire face à plusieurs difficultés majeures telles que l'augmentation du coût des navires conventionnels ou le projet pharaonique du Porte-Avions Nouvelle Génération (PANG), les besoins, eux, ne diminuent pas. En effet, à mesure que le contexte géopolitique international se dégrade, le contrôle des mers devient de plus en plus capital. Les ambitions françaises dans la zone Indo-Pacifique nécessiteront des efforts sur le plan naval. "Cette tension entre ambitions et moyens n’a pas de solution unique et absolue, mais une dronisation plus ambitieuse comprend son lot de réponses pertinentes" assure le chercheur à l'IFRI. Il ne s'agit pas là de remplacer nos marins par des machines mais plutôt d'accroître les possibilité en utilisant des drones là où ils peuvent faire office de "multiplicateurs de force". Léo Péria-Peigné énumère deux exemples parlants. Le premier, le drone aérien ravitailleur MQ-25 Stingray devrait "accroître les capacités des groupes de chasse embarqués" de l'US Navy d'ici 2024.

Crédit photo : US Navy 

Le deuxième, le programme franco-allemand MAWS (Maritime Airborne Warfare System). Cet ambitieux projet d'UAV aurait pu venir en "remplacement des avions de patrouille ou de surveillance maritime tant en Indo-Pacifique qu’en métropole, il semble pourtant définitivement enterré" signale l'ancien du Commandement des opérations spéciales.

"La course à la dronisation navale est lancée"

"La dronisation apporte certaines réponses à des questions qui restent aujourd’hui sans autre solution, alors que la menace d’une réduction capacitaire continue de planer en dépit des efforts budgétaires en cours" affirme le chercheur. Si la France ne veut pas reproduire les erreurs qui nous obligent aujourd'hui à choisir des solutions étrangères en matière de drone aérien, il est nécessaire de travailler dès maintenant à la dronisation de la Marine Nationale du futur. Seul atout permettant de vaincre le temps, la modularité en sera le facteur clef de succès. "Elle doit également s’accompagner d’une stratégie cohérente mais ambitieuse" prévient Léo Péria-Peigné, "pour ne pas reproduire le développement stérile d’une flotte d’échantillons"

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