Au cœur de Toulouse, Charles Blanchet a transformé son appartement en laboratoire de robotique. Avec trois jeunes ingénieurs, le fondateur de Manifest développe Pierre, un robot humanoïde destiné à inspecter les équipements des industriels de la défense et, à terme, ceux des armées européennes. Une ambition continentale qui commence entre une chambre, un salon et quelques établis.
De l’extérieur, rien ne distingue cette adresse des autres immeubles de l’hypercentre toulousain. Une fois la porte franchie, l’appartement change de nature. Les espaces de vie sont devenus les ateliers d’une jeune entreprise de robotique.
Un établi occupe une partie de la chambre de Charles Blanchet. Un autre a été installé dans le salon. Outils, composants électroniques et pièces mécaniques se mêlent au mobilier. Dans une seconde chambre, trois ingénieurs travaillent devant leurs ordinateurs.
Au milieu de la pièce se trouve Pierre, le premier prototype de robot humanoïde développé par Manifest.
La scène résume le projet : une petite équipe, un appartement transformé en laboratoire et une ambition qui dépasse largement les murs du logement. L’entreprise veut construire une nouvelle génération de robots capables d’intervenir dans les usines de défense, puis au sein des armées européennes.
Un robot conçu pour l’inspection
La répartition des tâches suit presque la géographie de l’appartement. Oussama travaille sur l’intelligence du robot, Clément sur ses systèmes électriques et son alimentation, tandis que Thomas conçoit et fabrique certaines parties de son corps.
Pierre est au centre des recherches de Manifest. Le nom désigne à la fois le robot physique et l’ensemble de l’expérience proposée au client. Aujourd’hui, il est possible de parler à Pierre à l’aide de commandes vocales et, la semaine dernière, son agent numérique a participé à sa première réunion Microsoft Teams. L’objectif de Manifest est de rendre Pierre aussi accessible qu’un collègue humain, afin qu’il soit possible d’interagir avec lui directement par la voix, ou à distance via Slack, par e-mail, lors d’appels vidéo, depuis une application mobile et par d’autres moyens.

Mais avant de répondre à des e-mails, Pierre doit relever un défi plus immédiat : tenir debout, marcher et, surtout, accomplir des tâches industrielles utiles. Manifest espère lui faire réaliser ses premières inspections en mouvement d’ici décembre 2026.
L’entreprise a délibérément choisi de commencer par cette fonction. Inspecter une pièce mécanique, une infrastructure ou un véhicule nécessite de suivre une procédure précise, d’effectuer des mesures et d’identifier d’éventuelles anomalies. Ces missions sont essentielles, mais souvent longues, répétitives et exigeantes.
Du point de vue de la faisabilité technique, Manifest a choisi le domaine de l’inspection comme point de départ car l’essentiel du travail nécessite peu de manipulations, s’effectue dans des environnements physiques statiques et implique peu d’interactions humaines. Dans une usine ou un dépôt d’armement, un robot peut suivre un parcours défini, examiner systématiquement les mêmes points de contrôle et comparer ses observations à des données de référence.
Manifest estime que les inspections représentent entre 15 % et 20 % de l’activité opérationnelle des armées et des industriels de la défense. Contrairement à un opérateur humain, un robot peut répéter les mêmes vérifications sans fatigue et conserver un historique détaillé de chaque mesure.
Pierre ne se contentera toutefois pas de prendre des photographies. L’entreprise prévoit de l’équiper de différents capteurs : thermiques, LiDAR, rayons X, autant de dispositifs capables de détecter des défauts invisibles à l’œil nu.
L’une des pistes étudiées consiste à intégrer directement dans la main de l’humanoïde un capteur à courants de Foucault. Pierre pourrait recueillir ces données, les fusionner avec les informations provenant d’autres capteurs et réaliser ainsi un type d’inspection qui n’est actuellement pas possible avec les méthodes et outils existants.

De l’observation spatiale à la robotique
Charles Blanchet n’est pas issu d’un laboratoire de robotique traditionnel. Formé aux États-Unis dans le domaine de la production industrielle, il a fait partie des équipes dirigeantes de plusieurs entreprises de technologies de pointe financées par le capital-risque, parmi lesquelles ICEYE, Govini, SafeGraph, Socrata et Granicus.
Chez ICEYE, spécialiste de l’observation de la Terre par satellites radar, il a participé au développement de systèmes de surveillance des inondations et des incendies de forêt. Ces outils combinaient les informations recueillies depuis l’espace avec des données obtenues au sol afin d’évaluer rapidement les dégâts provoqués par une catastrophe. Cette expérience se prolonge aujourd’hui chez Manifest, avec des principes similaires de captation et d’analyse des données, appliqués cette fois au niveau du sol plutôt que depuis l’espace.
Son parcours l’a également amené à accompagner l’adoption de nouvelles technologies par de grands groupes américains de défense, notamment Lockheed Martin, Raytheon et Northrop Grumman. Une expérience qui a orienté le positionnement de sa nouvelle entreprise.
Avant de choisir la défense, l’équipe a étudié plusieurs secteurs : l’automobile, l’énergie, les télécommunications, l’aéronautique et l’industrie pharmaceutique. Le marché militaire s’est finalement imposé pour des raisons à la fois industrielles et stratégiques.

Sur les marchés civils, les entreprises européennes risquent d’être confrontées à des robots chinois à bas coût. Dans la défense, les exigences en matière de souveraineté, de cybersécurité et de protection des données limitent fortement l’utilisation de ces systèmes.
Manifest veut transformer cette contrainte en avantage concurrentiel. Plutôt que de développer un humanoïde généraliste, l’entreprise conçoit dès le départ une machine adaptée aux règles et aux contraintes des industriels européens de la défense et des armées.
Elle estime que, parmi les quelque trois millions de postes du secteur européen de la défense, 780 000 pourraient comporter, au cours des quinze prochaines années, des tâches accessibles à des robots humanoïdes. Une projection théorique, qui mesure davantage le potentiel du marché que le nombre d’emplois réellement appelés à disparaître.
Un « cerveau d’inspection »
Pour analyser les informations recueillies par Pierre, Manifest développe un « Inspection Brain », un « cerveau d’inspection ». Ce système est conçu pour fusionner les données provenant de différents capteurs et les comparer à l’historique des contrôles, aux procédures de sécurité et aux modèles numériques des équipements.
Le robot pourrait ainsi comparer une pièce réelle à sa configuration théorique, détecter une anomalie et conserver une trace des éléments ayant conduit à sa décision.
Cette traçabilité est essentielle dans le secteur militaire. Il ne suffit pas qu’une intelligence artificielle affirme avoir découvert un défaut : elle doit être capable d’expliquer pourquoi une inspection a été validée ou rejetée.
Manifest n’a pas l’intention de fabriquer seul l’intégralité du robot. Pour les batteries, les mains, les jambes ou les capteurs standards, l’entreprise souhaite s’appuyer sur une chaîne de fournisseurs européens et alliés actuellement en cours de structuration.
L’intelligence générale du robot repose actuellement sur les technologies Isaac GR00T et Cosmos de Nvidia. Elles doivent aider Pierre à reconnaître des objets, comprendre son environnement et s’y déplacer.
Ce choix crée une dépendance à l’égard du groupe américain, notamment à travers l’utilisation de l’ordinateur embarqué Jetson Thor. The Manifest assume ce choix comme une solution pragmatique à court terme, dans l’attente de l’émergence de technologies européennes offrant des performances comparables.
La souveraineté au cœur du projet
La protection des données constitue l’un des principaux arguments commerciaux de Manifest. Une armée ne peut accepter que des informations recueillies sur ses véhicules, ses systèmes d’artillerie ou ses installations soient exploitées par une plateforme extérieure.
L’entreprise prévoit donc de déployer une infrastructure informatique distincte dans chaque pays où ses humanoïdes seraient utilisés. En France, cette architecture devrait répondre aux exigences nationales de sécurité et, lorsque cela sera nécessaire, s’intégrer dans un environnement qualifié SecNumCloud.

Les données resteraient hébergées dans le pays concerné, sauf décision contraire du client. L’objectif serait ensuite de permettre certains échanges entre alliés, notamment dans le cadre de l’OTAN, sans que les États ne perdent le contrôle de leurs informations sensibles.
Là où un robot généraliste devrait être profondément adapté avant de pouvoir entrer dans un environnement militaire, Pierre serait conçu dès l’origine pour y travailler.
Passer d’abord par les industriels de la défense
Manifest ne prévoit pas, dans un premier temps, de vendre directement ses robots aux armées. Sa stratégie consiste d’abord à travailler avec les industriels qui produisent les principaux équipements terrestres : chars, véhicules blindés, systèmes d’artillerie ou véhicules de combat.
Pierre pourrait commencer par inspecter des pièces dans leurs usines avant d’intervenir dans des opérations de maintenance pour leurs clients militaires.
L’entreprise étudie notamment le fonctionnement de la Structure intégrée du maintien en condition opérationnelle des matériels terrestres (SIMMT), qui gère le soutien des équipements de l’armée de Terre. Elle cite également KNDS comme exemple d’industriel susceptible, à terme, d’intégrer des humanoïdes dans ses activités.
Peu après la présentation de Pierre, Manifest a conclu un partenariat avec Nicomatic. Celui-ci comprend une preuve de concept d’inspection dans les installations de l’entreprise à Bon-en-Chablais, une amélioration du câblage de Pierre grâce aux connecteurs Nicomatic répondant aux standards du secteur de la défense, ainsi qu’un accès à l’importante expertise de Nicomatic en matière d’ingénierie et de production industrielle.
Manifest espère conclure un accord avec un grand industriel européen des systèmes terrestres de défense avant la fin de l’année 2026. Dans un premier temps, l’objectif serait de déployer des humanoïdes dédiés à l’inspection au sein des activités de production de l’entreprise, avant d’étendre progressivement leur utilisation à des fonctions de production.
À plus long terme, la vision consiste à intégrer des humanoïdes aux plateformes existantes de l’industriel — notamment les chars, véhicules terrestres, systèmes radar et autres équipements de défense — afin qu’ils puissent fournir des services embarqués de maintenance, de réparation et de révision (MRO) et, dans certains cas, utiliser eux-mêmes les équipements pour le compte de clients militaires.
Des robots proposés par abonnement
Manifest veut commercialiser Pierre selon un modèle de « robot as a service », inspiré des abonnements aux logiciels professionnels.
Le client ne paierait pas pour acheter une machine. Il souscrirait à un service comprenant le matériel, les logiciels, l’intelligence artificielle, les mises à jour, l’assurance, le transport, les réparations et la maintenance.

L’entreprise affirme vouloir assumer la responsabilité de la quantité et de la qualité du travail réalisé. Selon ses projections, le service pourrait coûter environ 40 % de moins qu’un volume équivalent de travail humain.
Son modèle financier repose sur l’hypothèse qu’un robot puisse fonctionner plus de vingt heures par jour et accomplir, sur une année, l’équivalent du travail de deux personnes et demie. Ces hypothèses devront encore être confrontées aux coûts réels de fabrication, de maintenance et de supervision.
Avant la flotte, faire marcher Pierre
Entre cette ambition et l’appartement toulousain, la distance reste considérable. C’est aussi ce contraste qui donne au lieu son atmosphère particulière.
Dans une pièce, trois ingénieurs développent les principales briques techniques du projet. Dans une autre, les outils de fabrication côtoient les objets du quotidien. Au centre, Pierre incarne une promesse industrielle qui se trouve encore au stade du prototype.
L’équipe comprend également Nicholas, ancien collaborateur de Charles Blanchet chez ICEYE, chargé de construire le modèle financier et assurantiel de l’offre.
En août 2026, Manifest prépare une levée de fonds destinée notamment à financer la conception et la fabrication des jambes de Pierre ainsi que la création d’un site de recherche et développement à Toulouse.
Le défi immédiat n’est donc pas encore de déployer une armée de robots. Il s’agit d’abord de faire marcher Pierre, puis de démontrer qu’un humanoïde est capable de réaliser une inspection fiable, utile et suffisamment économique pour convaincre un industriel de la défense.
Avant les usines, les bases militaires et les flottes de plusieurs milliers de machines, l’histoire de Manifest commence ici : dans une chambre du centre de Toulouse, entre trois ordinateurs et un établi.
Texte et photos : Fred Marie
Cet article a été rédigé en collaboration avec Manifest

