Former les gendarmes au secours en montagne

Former les gendarmes au secours en montagne

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Bienvenue dans Defense Zone, le Podcast qui traite des questions de défense et de sécurité à travers des entretiens avec des militaires, des membres des forces de l'ordre, des personnalités politiques, ou encore des entrepreneurs.
 
L'objectif de cette émission audio disponible sur toutes les plateformes en ligne de Podcast est d'ouvrir au grand public les portes d'un univers d'ordinaire plutôt secrets, dans le but de donner à réfléchir à des questions qui nous concernent tous, quelles soient politiques, géopolitiques, économiques ou plus largement sociétales.
 
Dans ce nouvel épisode, nous partons dans le Sud-Ouest de la France, à la rencontre du Colonel Jérôme Grange, commandant le centre national d'instruction  au ski et à l'alpinisme de la gendarmerie (CNISAG).
Avec lui nous allons aborder plusieurs thématiques très intéressantes, notamment le recrutement, l'entraînement mais aussi les missions des parachutistes de l'armée de terre.
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DZ : Nous sommes à Chamonix au Centre national d’instruction au ski et à l’alpinisme de la gendarmerie, avec Jérôme Grange. Pouvez-vous vous présenter ?


COL : Je suis le Colonel Jérôme Grange, je commande le Centre national d’instruction au ski et à l’alpinisme de la gendarmerie (CNISAG) depuis un an et demi. J’ai un cursus assez classique d’officier de gendarmerie, avec un tropisme montagne assez marqué. J’ai été formé à Saint-Cyr puis j’ai fait mon école d’officier de gendarmerie à Melun. J’ai ensuite fait de la gendarmerie mobile à Gap et Annecy, puis j’ai commandé la compagnie de gendarmerie départementale de Corte et le PGHM de Grenoble. J’ai passé deux ans à la direction générale au bureau de la formation, une année de scolarité à l’école de guerre, et me voici ici.


DZ : Qu’est-ce que le CNISAG ?


COL : Ce centre, qui a un peu plus de 30 ans, a pour objectif de former les gendarmes à la pratique de la montagne en sécurité, pour la gendarmerie classique. Il y a le niveau au-dessus où on va former les gendarmes de montagne (Peloton de gendarmerie de montagne et Peloton de gendarmerie de haute montagne) à réaliser des missions de secours en montagne, que ce soit des secours simples, complexes, ou la gestion de crise.


DZ : La gestion de crise en montagne comprend aussi bien la façon d’intervenir, la partie secourisme, mais aussi comment gérer la crise par rapport aux médias ?


COL : Tout à fait. En France les montagnes sont toutes en zone de compétence de la gendarmerie nationale. Quand il y a une crise (secours important, catastrophe, judicaire, crash d’avion…) il y a toute une partie projection de forces sur le terrain pour les actes de secours, sur lesquels les PGHM sont en première ligne. Mais au-delà de ça il y a toute une phase d’enquête, qui passe parfois par un gel des lieux, c’est-à-dire mettre des unités sur le terrain pour empêcher quiconque de s’approcher. Il y a parfois une phase d’ordre public pour préserver les familles ou préserver les dépouilles du public. Une phase de circulation routière aussi pour évacuer les victimes ou laisser passer les renforts. Tout l’aspect médiatique parfois diplomatique, un peu politique parfois aussi. Tout ça revient dans la main du commandant des opérations qui est souvent un gendarme, sachant que le directeur des opérations dans ces cas-là est le Préfet.

 

DZ : Comment les gendarmes sont formés à ça ? Parce que c’est particulier d’intervenir sur ce genre de drame.


COL : Ce sont des formations que nous réservons à des secouristes expérimentés. Nous les dispensons à des gendarmes gradés supérieurs ou officiers. Ils ont souvent 15 ou 20 ans d’expérience dans le secours, en tant qu’équipier secouriste mais aussi en tant que chef de caravane de secours. C’est celui qui commande l’opération dans sa réalisation tactique, dans le commandement opérationnel des moyens (médecins, hélicoptère, secouristes). Ce sont des personnes qui ont cette expérience-là du commandement, qui ont une approche avec un peu de recul des évènements. Et là on leur apporte cette vision encore plus reculée du secours pour être capable de traiter non seulement la crise sur le terrain, mais la globalité de la crise sous toutes ses dimensions (ordre public, judiciaire, médiatique, politique…)


DZ : Heureusement les crashs d’aéronef sont rares. Quels sont les types de crise les plus réguliers ?


COL : Une avalanche est un secours complexe qui peut devenir une crise quand il y a beaucoup de personnes impliquées, que les lieux sont particuliers, ou que les victimes sont particulières (étrangers, personnes connues, jeunes…) Là tout de suite on aura un engouement des médias, on peut avoir une sensibilité si c’est lié à l’Education Nationale. Toutes ces choses-là vont nous complexifier la gestion de la crise sur le terrain car il y a beaucoup de comptes-rendus à faire, beaucoup de personnes à alimenter avec des informations ; il y a souvent des polémiques qui commencent à naître avant même la fin des secours, et c’est à nous de temporiser tout en nous préservant les éléments essentiels pour l’enquête. Les avalanches complexes il y en a au Mont Blanc, il y a eu la Germanwings, les éboulements en Corse sur le GR20, des chutes de télécabine ou de téléphérique, des personnes perdues. Ce sont les cas les plus classiques auxquels on est amené à être confronté. Personnellement j’ai vécu la crise de la Germanwings et deux ou trois avalanches un peu plus complexes.

Les inondations dans le 06 aussi ont été traitées comme une crise, avec chacun son domaine (pompiers dans le leur, partie montagneuse pour les gendarmes). Il y a beaucoup de crises différentes et nous notre objectif est de les préparer à tout ce qu’il peut se passer.

A savoir que lorsqu’on est confronté à une crise, et c’est comme ça que je les différencie d’un secours classique ou majeur, on assiste à un emballement des évènements, avec au début très peu d’éléments, une sorte de brouillard. Et on doit décider dans l’incertitude, raisonner par hypothèses. C’est ce mode de raisonnement qu’on veut inculquer à nos chefs, pour que dans la crise ils soient proactifs et que les premières minutes de la crise ne soient pas perdues, qu’ils puissent anticiper la suite, monter en puissance, organiser le commandement, faire les actes essentiels pour que la crise soit bien gérée. Ça part très vite, souvent le premier élément qui part est un hélicoptère et son équipage avec plusieurs médecins. C’est le plus adapté et ça nous permet le plus tôt possible d’avoir une bonne vision de ce qu’il se passe.


DZ : Le fait de partir très vite en intervention, est-ce que ça s’apprend ici au CNISAG ou lorsque le gendarme est affecté en peloton ?


COL : Le déclenchement de secours, classiquement tous les PGM et PGHM le font très régulièrement. Certains PGHM comme Chamonix font plus de 1000 secours par an donc c’est quelque chose à laquelle nous sommes habitués. On travaille ce déclenchement souvent par le biais d’une conférence avec le CTA-CODIS (Centre de traitement de l’alerte – centre opérationnel départemental d’incendie et de secours) car souvent les requérants font le numéro unique 112. Donc les pompiers nous passent l’appel dès que c’est identifié secours en montagne ; là nous prenons les éléments de localisation, de gravité, circonstanciels, de dangers auxquels la victime est confrontée, et au vu de ça on lui donne des directives pour qu’elle nous attende en sécurité. Puis on déclenche les secours, soit très rapidement (avalanche) soit en temporisant un peu plus parce qu’il faut prendre le temps de faire les choses bien et en sécurité (si mauvaise météo l’hélico ne décolle pas, donc on part en caravane terrestre qui sont longues et parfois dangereuses)

La subtilité c’est que lorsqu’on a une alerte qui paraît classique, il faut identifier au plus tôt la crise, pour pouvoir nous mettre mentalement en mode de crise, c’est-à-dire à ne pas chercher à économiser les moyens et anticiper les scénarios où le petit imprévu ne pourra pas être rattrapé.


DZ : L’intervention sans hélico reste marginale, ou est-ce régulier ?


COL : C’est assez marginal, entre 5 et 10% des secours. Néanmoins ce sont des secours qui sont beaucoup plus long, et c’est pour ça que nous nous préparons en alpinisme notamment. Après, un secours héliporté reste dangereux malgré tout. Mais lorsqu’on doit faire une approche terrestre, surtout quand il y a un risque d’avalanche, nos secouristes sont exposés à ces risques. Quand quelqu’un est en plein milieu d’une face il faut y accéder, donc il faut des compétences d’alpinisme, et ce ne sont pas des conditions classiques d’amateurs. C’est aller faire la même course mais dans des mauvaises conditions, c’est pour ça que la formation est exigeante.


DZ : Comment fait-on pour gérer ces risques, sa peur, son appréhension… ?


COL : Ce sont tous des secouristes passionnés et qui passent leur vie dans la montagne pour le secours. Ils ont suivi beaucoup de semaines de formation, plus d’une quarantaine en stage, et à cela on ajoute tous les entraînements personnels pendant 3, 4, 5 ans. C’est un investissement terrible qui leur permet d’avoir un bon niveau et lors d’un secours risqué, de voir l’intérêt technique du secours et l’intérêt de la victime. Ça leur permet aussi de voir les risques et de prendre les dispositions pour les réduire au maximum. Sachant qu’au bout du bout il y a parfois des risques qu’on accepte en connaissance de cause, c’est un peu l’essence du métier de réduire les risques par la formation, l’entraînement, le choix tactique de l’intervention ; mais au bout d’un moment il faut y aller et ce n’est pas toujours sans risque. Malheureusement les plusieurs dizaines de morts que les PGHM comptent en opérations de secours sont là pour nous le rappeler.


DZ : Comme au GMHM, chez les chasseurs alpins etc… Il y a aussi beaucoup de décès lors des entraînements. Comment on gère ça quand on commande une unité comme celle-là ?


COL : C’est ce qui peut y avoir de plus difficile d’avoir à gérer le décès de l’un de nos secouristes. C’est terrible humainement par rapport aux familles, parce qu’il faut leur annoncer et gérer leur deuil du mieux qu’on peut à notre niveau. Et c’est terrible aussi pour l’unité qui garde un souvenir et des traces de son camarade.

L’histoire du PGHM nous montre que finalement ces unités où il y a une telle cohésion et une telle passion partagée, arrivent à rebondir et à conserver le souvenir de ses morts en montagne. On n’oublie pas mais on fait avec. On sait que les risques sont là, on garde le souvenir des personnes disparues, mais on avance.

Et effectivement pour le chef c’est ce qu’il peut avoir de pire. Nos camarades chasseurs alpins le vivent également. C’est quelque chose à laquelle on est préparé malgré tout, on sait que ça peut arriver. Lorsqu’on fait passer les tests d’entrée en PGHM c’est un point qu’on réalise avec les psychologues qui nous épaulent : la manière dont on voit la mort, quelle est notre rapport à la mort (des victimes, des camarades, notre propre mort), est ce qu’on est capable d’aller se mettre en danger sans trop se mettre en danger ? On essaye de placer le curseur au bon niveau entre quelqu’un qui accepte les risques et quelqu’un qui serait tête brulée ; c’est assez complexe.


DZ : Est-ce qu’il y a des cas, comme à l’armée, de syndrome de stress post-traumatique ?


COL : Il y en a, mais pas énormément. La prise en charge psychologique est assez récente. Sur la durée quand il y a des évènements très traumatisants, on a système en gendarmerie qui fait intervenir des psychologues.

Quelqu’un qui va faire des secours avec plusieurs morts voire plusieurs dizaines de morts en une saison, qui va peut-être voir des amis morts (la communauté de la montagne est assez restreinte, quand c’est un guide qui décède, un militaire, ce sont des gens qu’on connait et qu’on côtoie), on peut avoir une surcharge qui vient comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Nous, chefs, on est formé à essayer de détecter cela au mieux, essayer d’anticiper les choses en changeant les rôles de permanences pour qu’un personne n’enchaîne pas trop des choses traumatisantes.

Mais ça arrive, et globalement la cohésion des unités fait que c’est assez restreint. Je pense qu’entre la sélection physique, technique et aussi psychologique pour entrer en unité, l’ambiance en unité, la manière dont on va débriefer les secours (dans le cadre du retour d’expérience très rigoureux, ou autour d’un verre le soir) et la cohésion d’unité fait qu’on est moins touché qu’on devrait l’être je pense par rapport à ce qu’on vit tous les jours.


DZ : Vous le détectez plus facilement du coup ?


COL : Traditionnellement, les montagnards sont un peu taciturnes. De nos jours ça a un peu changé, les jeunes générations le sont moins et n’hésitent pas à le dire quand ils se sentent un peu choqués par ce qu’ils ont vécu. Mais globalement quand on fait un secours avec des morts qu’on ne connaît pas, ce sont des choses qu’on arrive à traiter car c’est malheureusement du travail qui revient régulièrement.

Il y a une petite subtilité qui joue dans le fait qu’on pourrait avoir des syndromes de stress post-traumatiques. On essaye généralement (en gendarmerie classique par exemple) de séparer la confrontation à la mort en elle-même, au post-mortem (cadavre qu’on manipule) et l’ante-mortem (contact avec les familles, leur détresse, leur émotion). Et puis malheureusement le PGHM est presque l’une des seules unités qui fait les deux. Parce qu’on fait les secours, on manipule les cadavres, et on va faire les enquêtes, annoncer les décès, recevoir les familles des victimes, on va les auditionner, leur rendre les effets personnels… On a les deux aspects, ce qui est censé aller dans le sens du traumatisme. Mais on s’en sort bien. Je pense que c’est la qualité des personnels qui joue et comme je le disais, la cohésion et l’ambiance qui règne dans les unités qui permet de passer outre ces situations.


DZ : Dans la formation des gendarmes qui composent ces unités il n’y a donc pas que l’élément montagne, il y a aussi le côté judiciaire ?


COL : Tout à fait, ceux qui vont faire du secours en montagne sont issus des unités classiques donc font un ou deux stages chez moi qui leur permet d’avoir une certaine autonomie en montagne pour s’entraîner en sécurité. Puis ils passent des tests, et seulement après ils sont en unité de secours en montagne avec encore beaucoup de formation. La formation qu’on leur dispense est dans un premier temps de quatre modules :

  • Alpinisme : purement la progression en montagne (escalade, neige, mixte, glace, canyon…)
  • Secourisme : les actes pour sauver des vies, avec le PSE1/PSE2 ; et les premiers secours en montagne (développés avec les CRS) qui sont une déclinaison du secourisme classique, avec moins de matériel, moins de personnel et en zone escarpé.
  • Secours : la mise en œuvre des moyens de secours (gestion de l’hélicoptère, de l’hélitreuillage, monter/descendre une victime, aller chercher une victime dans un arbre/un canyon, manœuvres de cordes)
  • Police judicaire et administrative : perfectionnement dans la police administrative liée à la montagne (domaines skiables, remontées mécaniques, lutte contre les atteintes à l’environnement, contrôle des guides de montagne et moniteur de ski) et dans la police judiciaire (mener des enquêtes comme officier de police judicaire, constatation d’accidents, décès, responsabilités civiles ou pénales)

DZ : Une fois qu’un gendarme rentre au PGHM, est-ce qu’il peut aussi le quitter et basculer sur une carrière plus classique ?


COL : Il pourrait, mais ça ne s’est jamais vu. Une fois qu’il a réussi les tests il s’est déjà beaucoup investi et va être envoyé encore sur plusieurs dizaines de semaines de stages. Et puis il va faire un métier qui le passionne, car pour en arriver là il faut être passionné. Un métier comme ça, on ne le quitte pas. Les seules personnes, une dizaine depuis la création du PGHM, c’étaient des blessés ou des personnes qui avaient perdu le niveau. Mais des personnes qui retournent volontairement faire un métier de gendarme classique je n’en connais pas. Pour pleins de raisons, le côté passion mais aussi autonomie. Un gendarme secouriste montagne, surtout s’il est chef de caravane, va avoir une plénitude d’autonomie sur une situation complexe, des moyens énormes (hélicoptère, équipage, médecins…) Il est seul sur place et c’est grisant ; quand on a le goût des responsabilités c’est plaisant, et puis il y a l’adrénaline, le service rendu aux victimes. Je pense qu’on ne peut pas passer à autre chose. Les officiers le font, mais c’est dur.


DZ : Au sein des PGHM, notamment celui de Chamonix, il y a beaucoup de guides de haute montagne ?


COL : Oui, une fois que nous avons réalisé nos formations nous poussons nos secouristes en montagne vers les diplômes d’état et notamment le guide de haute montagne.


DZ : Il y a une équivalence ou est ce qu’il faut reprendre de zéro ?


COL : Quelqu’un qui est déjà guide, on va lui donner le module alpinisme. On lui apprend le secourisme, le secours, le judiciaire et la gestion de crise.

Le guide de haute montagne est le nec plus ultra en termes d’alpinisme en France, c’est pour ça qu’on oriente nos secouristes vers cette formation, parce que ça leur donne plus de pratique, la pratique de l’encadrement aussi, et donc c’est gage de qualité et ça donne la crédibilité en externe. C’est vraiment le diplôme qu’on essaye de promouvoir au maximum, mais également les diplômes d’état de canyonisme, de spéléo, de ski alpin.


DZ : C’est bien pour eux parce que ça leur permet d’avoir une deuxième partie de carrière derrière, ou c’est juste pour compléter leur cursus professionnel ?


COL : Majoritairement c’est pour compléter le cursus, mais effectivement ceux qui quittent un peu plus tôt ou quand ils arrivent en limite d’âge (plus de 50 ans), ils s’installent en montagne et vont pratiquer un peu comme guide ou moniteur de montagne, c’est en effet assez classique.


DZ : Il y a beaucoup d’acronymes dans le jargon du PGHM, sur les diplômes (CEM, DQTM, COS…) Pouvez-vous nous expliquer les différences entre ces formations ?


COL : Là je vais rentrer dans le détail technique, et pour ça vous parler de la gendarmerie en montagne de manière générale. Contrairement à nos camarades CRS qui n’ont pas besoin de policiers du cadre montagnard car ils travaillent en ville, nous les gendarmes départementaux et mobiles sont amenés à travailler en zone montagne.

Il y a toute une formation qu’on dispense à destination de tous les gendarmes. Ce premier niveau est le CEM, Certificat Élémentaire Montagne. C’est deux semaines l’hiver et deux semaines l’été. Les gendarmes sont ainsi capables de progresser en sécurité en ski, en ski de randonnée ; pas avec une totale autonomie lorsqu’il y a des risques d’avalanches, mais ils peuvent sans souci faire partie d’un groupe été comme hiver. Ça nous sert beaucoup en recherches de personnes notamment, car dès qu’il faut battre la montagne, aller voir au pied de barres rocheuses etc, ça demande une certaine technicité. Les unités territoriales et mobiles ont ce niveau de certification.

Le niveau suivant est le DQTM, le Diplôme de Qualification Technique Montagne. C’est aussi destiné aux unités territoriales, pour l’encadrement des gendarmes ayant le CEM. Avec cet encadrement on va former des groupes montagne gendarmerie, qui sont des unités de circonstances qui peuvent se rassembler pour des recherches par exemple. Le DQTM comprend six semaines de formation en alpinisme l’été, cinq semaines en ski de randonnée, cascade de glace l’hiver, ici à Chamonix. Et on adjoint le PSE1/PSE2, la base du secourisme.

Pour le DQTM, contrairement au CEM, les gendarmes ne peuvent pas se présenter directement. Ils doivent faire des courses en montagne, des itinéraires techniques, qu’ils doivent pratiquer en service, encadrés par des personnes plus qualifiées, pour déjà arriver à ce niveau-là. Entre chaque stage il faut pratiquer beaucoup et pour ces stages, on a un système dont on est fier parce que c’est vraiment la méritocratie. Les stages DQTM il y a souvent 20 ou 30 places, mais dès le début du stage il peut y avoir autant de candidats que de volontaires en France, or on ne prend que les meilleurs. Il y a parfois 30 ou 40 personnes, mais le lendemain on ne garde que les 25 meilleurs car on a que 25 places dans le stage, mais au moins tout le monde aura pu tenter sa chance.

Ce sont donc les deux diplômes destinés à la gendarmerie classiques. Les titulaires de ces deux diplômes vont continuer à s’entraîner individuellement, en service ou hors service, afin de passer les tests pour secouriste montagne.

Ces tests ce sont trois jours hiver, avec beaucoup de ski de randonnée, du ski technique toute neige tout terrain, et un module estival avec une grosse semaine de test avec beaucoup de physique, d’escalade, de l’aisance avec les crampons, de l’aisance en course d’orientation, tout ce qui est manœuvre de corde etc. La liste de courses de montagne également ; ils nous montrent toutes leurs réalisations en alpinisme et on les interroge pour voir ce qu’ils ont retenu. Parce que plus on est actifs de sorties en montagne, plus on en retient des choses. Sur une semaine on les teste sur pleins de choses et on va en garder quelques-uns qui ont la chance de passer une autre semaine de tests où là ils iront en montagne avec un instructeur du CNISAG, afin de montrer sur des itinéraires complexes comment ils gèrent une sortie en montagne.

Et là ils ont enfin accès à la formation secours en montagne, qui commence par trois semaines qui sont encore éliminatoires. Là, ce sont les fondamentaux. On leur apprend les manœuvres de secours, se faire poser n’importe où en montagne, y progresser, manipuler des brancards, remonter des victimes, descendre des victimes, réaliser des relais de secours etc. Au cours de ces trois semaines-là on peut encore faire partir ceux qui n’ont pas ce coté bricoleur en montagne, ce côté compréhension de l’environnement, ceux qui n’arrivent pas à faire le distinguo entre l’alpinisme loisir et le secours montagne où là on est plus rigoureux sur certains points (solidité des relais, gestion des risques…). Et on a aussi au milieu de tout ça des tests psychologiques avec des psy spécialisés dans le recrutement, et qui nous aident à connaitre les profils qu’on peut garder.


DZ : Quel est justement le profil du gendarme parfait pour ce poste ?


COL : Au-delà de tous les aspects techniques qu’on voit assez bien au cours de toutes les semaines de tests, le profil psychologique est important. L’aide du psychologue est précieuse, mais souvent on sent la même chose, grâce à notre expérience. Ce qu’on veut voir chez eux c’est l’engagement, le goût de l’effort, un esprit d’équipe très marqué, une compassion pour les victimes, un esprit d’initiative, une capacité d’adaptation, une résistance au stress. Tout ça fait partie du profil qu’on a dressé pour nos psychologues afin qu’ils arrivent à détecter ça. On se rend compte que celui qui a déjà la force mentale pour accéder à ce niveau-là de sélection a déjà quelques-unes de ces qualités. Après, tout le monde n’a pas tout. Et il ne faut pas qu’il soit tête brûlée, il faut une stabilité à toute épreuve, et la capacité aussi à répartir les taches et exploiter le meilleur des compétences de tous les équipiers. Tout ça quand on organise un exercice de secours, on le voit aussi. C’est un profil psychologique assez fin qu’on essaye d’avoir, et au travers de tous les filtres dans lesquels ils doivent passer, on arrive à bien atteindre notre cible sur le profil recherché.


DZ : Vous avez du mal à recruter ou au contraire il y a trop de candidats ?


COL : Il n’y a pas trop de gens, parce que c’est difficile. Il y a eu des périodes où on a eu du mal a recruter assez de personnes qui avaient le bon niveau alors on a pris le parti de laisser les PGHM en souffrance, avec des effectifs en moins, pour ne pas transiger avec le niveau initial. Là on est dans une phase où on n’a pas de mal à recruter. C’est un métier qui fait rêver, il y en a beaucoup qui essayent d’aller dans cette voie, mais les épreuves successives en découragent plus d’un, car c’est en effet très complexe.


DZ : Qu’est-ce qui fait rêver, quelles sont les raisons évoquées quand vous les avez en entretien ?


COL : Ce sont des gendarmes, ils ont la passion de la gendarmerie mais aussi ils ont la passion de la montagne. Ils ont la possibilité d’exercer un métier dans un environnement qui les passionne, avec un coté technique qui les intéresse, et ce sont des gens pleinement investis pour les victimes avec cette envie de sauver des gens, d’être actifs, d’aller de l’avant, d’être confronté à des situations difficiles pour sauver des gens. Plus la situation est complexe, plus le challenge à relever est important et plaît aux secouristes. Malgré tout, il faut que ces personnes soient capables d’évaluer les risques et de les gérer, de les réduire au maximum. Il faut cette balance entre la volonté de s’engager et la nécessité de gérer les risques.


DZ : Ici nous sommes à Chamonix, qui est la Mecque de l’alpinisme mondial. Pourquoi le CNISAG est ici, pourquoi ça a du sens de garder cette institution ici ?


COL : Historiquement, c’est un des lieux mythiques de l’alpinisme ; et même de nos jours c’est le lieu central, c’est là qu’énormément d’itinéraires sont réalisables et réalisés. C’est là que se concentrent une bonne partie des compétences. Et pour nos actions de formations c’est le terrain idéal avec des massifs variés. C’est aussi la facilité d’accès à la haute montagne avec les téléphériques, même si malheureusement en ce moment ils sont en stand-by avec le covid. Ils permettent de faire des courses complexes, parfois en une journée, d’accéder rapidement à des refuges pour faire des cessions en montagnes importants. C’est ce qu’il y a de plus logique et c’est pour ça qu’on n’est pas les seuls à avoir eu cette idée, et que tous les centres de formation qui comptent dans le milieu de la montagne sont sur Chamonix.


DZ : Justement, comment vivez-vous cette situation, le fait d’avoir tout le monde concentré au même endroit, dans une ville qui en plus n’est pas très grande ?


COL : On le vit bien parce qu’il y a de bonnes relations, que ce soit avec l’EMHM ou avec les CRS du CNEAS, ou la compagnie des guides. On les côtoie très régulièrement. Avec les CRS on a même des échanges sur certains diplômes. Pareillement avec l’EMHM avec qui on partage la fibre militaire, et avec qui nous avons des projets de recherche et développement.


DZ : Il n’y a pas parfois des petites rivalités ?


COL : Je dirai que non, depuis que je suis là je n’ai pas assisté à ça ; et de la connaissance que j’ai du milieu de la montagne sur Chamonix tout se passe très bien.


DZ : Chamonix attire beaucoup d’étrangers aussi. Je suppose que ça attire aussi des services étrangers qui ont envie de se former, peut-être chez vous ?


COL : Oui on a des partenariats en cours. Chacun a à apporter dans son domaine, donc parfois c’est de l’échange et parfois c’est de la formation pure, de pays qui sont moins perfectionnés dans le domaine de la montagne, ou qui n’ont pas investis dans ce type de formation institutionnelle (comme par exemple la Suisse, dont la police n’a pas de centre de formation montagne chez eux).

Sinon en effet nous avons développé des partenariats et nous formons notamment des pompiers chinois, de A à Z, avec une partie terrestre et peut-être une partie héliportée s’ils décident d’adhérer à ce type de schéma d’intervention. On forme des Marocains, des Indiens, on a eu des échanges avec le Pérou également, on a du monde qui vient de bcp de pays (Tadjikistan, Bosnie Herzégovine, plusieurs pays d’Afrique). On a de très bonnes relations avec les Espagnols et les Italiens, sur le plan opérationnel aussi.

On a plus de demande qu’on ne peut honorer, mais c’est très valorisant de savoir que d’autres pays s’intéressent à notre système français de secours en montagne, qui n’est pas adapté partout car on est sur des petites distances dans des massifs où nos hélicoptères sont bien positionnés. Mais on a une expertise reconnue à l’internationale et ça c’est vraiment appréciable et qui nous permet de rayonner sur à peu près tous les continents.

 


DZ : C’est surprenant le fait d’avoir des Chinois par exemple, car ce n’est pas forcément un pays avec qui la France a des échanges poussés en termes de formation et de sécurité. Ce n’est pas forcément qu’à votre niveau, ça se joue aussi au niveau diplomatique national j’imagine ?


COL : Oui, c’est souvent l’attaché de sécurité intérieure ou l’ambassadeur lui-même qui va solliciter les services parisiens chargés de la coopération internationale, pour que l’on puisse apporter notre expertise au pays en question. Ça peut être juste gratuit comme ça, ou parfois dans le cadre d’échanges où nous allons nous instruire dans un domaine à l’étranger et en échange nous les formons dans le secours en montagne. Mais en effet c’est très diplomatique. Nous ne sommes pas à l’initiative de ce genre de coopération.

A chaque fois qu’on est allé en Chine on a tout de suite été très bien accueilli. Je pense qu’ils voient la technicité du montagnard mais aussi la simplicité, on est vraiment en dehors de toute considération politique lorsqu’on va chez eux. On a une mission de formation, on a humainement des expériences très riches, et puis on forme. A partir du moment ou c’est validé par la voie diplomatique, on adhère à 100%, c’est très enrichissant, surtout quand on doit changer de massif ; que ce soit au Pérou sur la Cordillère des Andes, ou l’Himalaya, on est vraiment sur d’autres dimensions et d’autres manières de pratiquer la montagne. On découvre beaucoup de choses et on apporte la technicité qui est plus de l’alpinisme que de l’himalayisme d’ailleurs. La France a été l’une des premières à mettre ça en œuvre et nous avons plus de 60 ans d’histoire qui nous ont amenés à ce niveau-là d’expertise du secours.


DZ : Est-ce que vous avez relevé une baisse ou au contraire une augmentation du nombre de secours en cette période de covid, alors que les stations de ski sont fermées, du moins les remontées mécaniques ?


COL : Mes camarades du PGHM se rendent compte d’une baisse d’intervention sur certains domaines, mais sur d’autres activités (raquette, ski de randonnée…) ou certains massifs qui étaient moins sollicités, voient le nombre de secours augmenter. Ici nous avons le coté alpinisme pur qui a beaucoup diminué du fait de la fermeture des refuges, des remontées mécaniques, du téléphérique de l’Aiguille du midi notamment, qui font que l’activité alpinisme baisse en effet.

Mais les PGHM ont continué à travailler, même en temps de confinement, car les actions de prévention étaient nécessaires, la surveillance des zones, l’entraînement, même si on a pris sur nous pour être comme tout le monde confiné et ne pas aller trop en montagne. Là on est dans une phase où on doit y retourner pour reprendre contact avec la technicité. Mais effectivement il y a moins de pratiquants dans la haute montagne.


DZ : Est-ce que le covid va changer des choses dans la formation, dans les prochaines années ? Est-ce que vous allez devoir revoir des procédures ?


COL : Il y a déjà des procédures qui ont dû être réadaptées avec le covid. Dans la manière de gérer les stages on a forcément des contraintes, surtout liées à l’hébergement. On avait plusieurs personnes par chambres, on n’en met plus qu’une. Des contraintes liées à l’alimentation aussi ; le restaurant du CNISAG fait beaucoup de repas froid pour le midi car les stagiaires sont rarement ici la journée. Mais ils ont beaucoup de repas chaud le soir, or là les stagiaires doivent être à deux mètres les uns des autres donc ça complique les choses d’un point de vue logistique.

Pour aller en montagne c’est complexe aussi, les refuges sont fermés, les remontées mécaniques le sont aussi. Là sur l’hiver on a des stages où on veut les faire progresser en ski alpin pur, il faut monter, descendre, il faut les remontées mécaniques. Cette année on a dû s’adapter et on s’est axé plus sur la randonnée, la montée se faisait à la force de chacun. On a donc été plus sélectif aux tests d’entrée concernant le niveau technique en ski alpin, car on n’a pas pu les former comme on aurait voulu sur ce domaine. Là on attaque la saison où on part sur l’alpinisme et si les téléphériques de l’Aiguille du midi, des Aiguilles rouges etc. n’ouvrent pas, ça va aussi nous compliquer la tâche.


DZ : Est-ce que vous auriez un conseil à donner à un gendarme ou quelqu’un qui a envie de se lancer dans ce domaine du secourisme ?


COL : Je lui dirai tout d’abord que c’est un bon choix, qu’il a raison de viser haut ! Il a raison parce que s’il réussit il aura toutes les satisfactions qu’ils espèrent, et plus même. On vit énormément d’expériences, on sauve des vies, on a une camaraderie qui se forge par des situations vécues avec une grande cohésion. Il ne sera pas déçu.

Maintenant en effet la route est longue il va falloir qu’il ait un très bon niveau en alpinisme essentiellement, et un très bon niveau physique. Il faut qu’il soit capable d’être un bon gendarme à la base, qu’il ait tous les critères psychologiques que j’ai évoqué, mais si c’est un très bon technicien en alpinisme, en ski, ça va l’aider.

Je lui dirai d’être prudent, de ne pas griller les étapes, parce que pour arriver à un bon niveau technique ça peut se faire en milieu un peu aseptisé mais on a besoin de personnes qui pratiquent la montagne. L’expérience s’acquiert à son rythme, on ne peut pas sauter d’étapes et nous, nous sommes aux premières loges pour se rendre compte que la montagne est un milieu qui peut être dangereux, soit on n’a pas de chance, soit on a fait des petites erreurs. Parfois c’est une petite erreur qui en entraîne une autre, qui peut virer au drame. Les personnes qui sont motivés par la montagne doivent prendre le temps d’acquérir de l’expérience et de monter en niveau en toute sécurité. Après la passion doit être là aussi, mais on le voit tout de suite quand on les a en stage.

 

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