Alain Juillet, au cœur du renseignement économique

Alain Juillet, au cœur du renseignement économique

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Dans ce nouvel épisode, nous sommes allés à la rencontre d'Alain Juillet. Ancien dirigeant d'entreprises et haut fonctionnaire, il fut notamment directeur du renseignement à la DGSE et haut fonctionnaire chargé du renseignement économique auprès du Premier ministre. Pour Défense Zone ALain juillet revient sur sa carrière, les nouvelles méthodes de renseignement et livre son analyse géopolitique d'un monde en plein changement.

 

 

 

Présentation

Pouvez-vous vous présenter ?

J’ai commencé ma carrière comme militaire comme officier au service action du SDEC, l’ancêtre de la DGSE avant de faire une carrière dans le privé comme cadre dans l’exportation à l'international puis ensuite comme directeur général et ensuite comme président de société toujours dans l’agroalimentaire et la distribution. Ensuite j'ai été rappelé par le ministère de la Défense pour devenir directeur du renseignement à la DGSE. D’abord parce que j’avais déjà une expérience dans ce métier mais aussi parce qu'après j'étais resté en liaison permanente avec mon service. J’étais chargé de m'occuper de l'intelligence économique ce qu'on appelle maintenant la science économique. Après deux ans on a fait un constat et on m'a sorti de la DGSE pour créer un service de renseignement d'intelligence économique au secrétaire général de la Défense nationale qui dépend directement du Premier ministre. J’y suis resté pendant 8 ans avant d’être recruté par un cabinet d’avocats d’affaires. Depuis le COVID je continue à faire du conseil mais surtout je fais des conférences, je donne des cours dans universités françaises et étrangères et j'écris beaucoup d’articles. Désormais je suis passé d’une phase d’action à une phase de transmission.

 

D'où vous êtes venus c'est cette passion pour l'intelligence économique et pour le renseignement ?

De nombreux membres de ma famille étaient des hauts fonctionnaires ou des militaires. Mon oncle Pierre juillet, qui a été le conseiller d’André Malraux puis de Pompidou et surtout de Jacques Chirac, était très proche du monde du renseignement donc j'ai vécu dans ce monde depuis très jeune et cela m’a très vite passionné. Quand je suis rentré à l’armée je m'étais fixé deux possibilités : soit les nageurs de combat ou le renseignement avec les parachutistes. Comme le service action du SDEC était para, c’était parfait.

 

L'intélligence économique

Est-ce que vous pouvez nous expliquer ce qu'est l'intelligence économique et pourquoi c'est de plus en plus important aujourd'hui ?

En définitive, si on va au-delà du terme "intelligence économique", qui est un peu compliqué à comprendre, il a été inventé en 1992 par Henri Marc, patron de l’aérospatiale, Pautrat, qui était le numéro 2 de SGDSN. Ces gens avaient découvert aux États-Unis l'intelligence économique, mais qui s'appelle là-bas "competitive intelligence", c'est-à-dire le renseignement concurrentiel. Les Américains s'étaient inspirés des Anglais qui appellent ça le "Business Intelligence", le renseignement des affaires.

Le problème, c'est qu'en 1992, en France, le renseignement avait une mauvaise image. Il a fallu attendre Pierre-Joxe et la première guerre en Irak pour que l'on découvre que le renseignement était quelque chose de très important et que c'était pratiqué dans tous les pays du monde par des gens très sérieux. Nous, en France, on le voyait comme les tontons flingueurs, les barbouzes, ce qui était ridicule. Du coup, on n'osait pas dire "renseignement". Alors, ils ont inventé ce mot "intelligence" qui veut dire en anglais "renseignement", mais qui en latin veut dire "intelligere", c'est-à-dire comprendre. Donc, en définitive, l'intelligence économique, c'est le renseignement économique, c'est comprendre l'économie.

C'était génial, mais incompréhensible pour les Français en général. Alors, pourquoi est-ce indispensable aujourd'hui ? C'est parce que dans la concurrence moderne, tout le monde est pareil. Le drame de notre civilisation, c'est que le Chinois, le Russe, l'Américain, le Français, l'Anglais, quels qu'ils soient, sont tous formés dans les mêmes écoles avec les mêmes livres. Tout le monde se ressemble. Les plus intelligents ou les plus doués dans chacun des pays sont au plus haut niveau mondial et font à peu près la même chose. La seule différence, c'est la culture. Le Brésilien ne réagit pas comme le Russe ou le Chinois, ni comme l'Américain. À part ça, le reste se ressemble étrangement.

Alors, comment faire la différence dans la compétition mondiale quand tout le monde est pareil ? On arrive à un constat, fait par les Américains en tête en 1985, mais depuis repris par tous : on fait la différence par l'information. Celui qui en sait le plus et qui peut l'analyser et la traiter le plus vite est celui qui va gagner, parce qu'il a un avantage par rapport aux autres. Il va pouvoir anticiper par rapport aux autres. Vous voyez, le secret de l'intelligence économique, c'est ça. Ça va vous donner un plus. Ce n'est pas autre chose. C'est donner au décideur un avantage qui va lui permettre d'anticiper ce que va faire l'autre parce qu'il le connaît bien, parce qu'il a des informations. Il va permettre de voir le marché, d'anticiper sur le marché parce qu'il connaît le marché et ainsi de suite sur les technologies parce qu'il connaît bien les nouvelles technologies. Il a un avantage dans tous les domaines d'information qui fait que grâce à ça, il est en avance et il fait la course en tête.

Si vous le comparez à une course de 5000 mètres, c'est comme un coureur qui a des chaussures à pointe alors que tous les autres courent pieds nus. Je peux vous assurer que le coureur avec des chaussures à pointe va gagner. Et pourtant, il n'est pas plus fort que les autres. Si vous le mettez aussi pieds nus, il va courir aussi vite que les autres, mais pas mieux, pas moins. Mais le fait d'avoir des pointes fait que, à chaque pas, il va gagner du terrain parce que les autres glissent alors que lui non.

 

Pour avoir connu les arcanes du pouvoir, avez-vous noté une évolution ? Y a-t-il une augmentation des moyens humains et/ou financiers ?

Dans les grandes entreprises françaises oui. Progressivement, elles ont commencé à s'intéresser à l'intelligence économique quand elles ont compris qu'elles perdaient des contrats parce que les autres l'utilisaient. Ça, c'était notre boulot quand on a commencé : montrer aux entreprises qu'elles se faisaient avoir parce que les autres savaient tout sur elles, et elles ne savaient rien sur les autres. Chaque fois, elles perdaient des contrats à l'étranger. Alors, ça a été dur, parce qu'en France, les gens sont formés dans les grandes écoles à être convaincus qu'ils sont les meilleurs et qu'ils n'ont besoin de personne. « Je suis génial, donc je n'ai besoin de personne ».Alors que la vraie démarche, et l'intelligence économique nous l'apprend, c'est de se dire : « Je suis peut-être pas mauvais, mais à côté, il y en a un qui peut être plus malin que moi, même s'il ne connaît rien, parce qu'il peut avoir une intuition géniale ».

J’en ai parlé avec Régis Le Sommier (voir podcast N°137), et on parlait de questions de développement, notamment en Afrique et au Moyen-Orient et sur le fait que l'Occident ne fait pas toujours preuve d'humilité, surtout quand il est question de culture dans un autre pays. Ce sont les occidentaux qui sont en train de perdre pied au niveau mondial. Ils arrivent en étant convaincu d’avoir raison. Les Français vous disent : « Attendez, monsieur, moi j'ai inventé les droits de l'homme et j'ai inventé la révolution. » Ils ne sont absolument pas adaptés à la culture de l'autre. Quand vous allez dans d’autres pays il y a des choses que l’on ne fait pas. Ils ont des cultures qui sont encore plus anciennes que les nôtres.

 

Est-ce que la notion de renseignement est plus présente aujourd’hui, notamment dans les institutions ?

Normalement, et c’est le cas dans la plupart des pays, le renseignement recrute des gens qui sont de très bons niveaux. En Angleterre, qui est le pays où, ce sont les, certainement encore aujourd'hui, parmi les meilleurs dans le renseignement au monde, ce sont les meilleurs qui sortent des grandes écoles, des grandes universités, comme Cambridge ou Oxford, qui vont dans le renseignement. Les seconds vont chez les diplomates et les troisièmes rejoignent le monde de  l’entreprises. Ce qu'on constate en France, c'est que les premiers des grandes écoles vont dans l'administration ou dans les très grandes entreprises. Ils ne choisissent pas le renseignement. Il y a aussi une différence de culture. Chez les Chinois, le renseignement, ça fait partie de tout. Tout le monde doit faire du renseignement, parce que ce sont des commerçants, et le commerçant, il sait qu'il doit connaître les autres commerces autour s'il veut être meilleur. Donc, si vous voulez, naturellement, il est poussé à ça. C'est vrai qu'il y a des oppositions culturelles entre les uns et les autres, et nous, en France, on a eu un problème avec cette perception. Dans un premier temps, le renseignement a été fait par les militaires. Certains pouvait penser qu’ils ne s’intéressaient qu’à l’armée ce qui est faux. Dans les années 30-40, c’était le général Rivet qui commandait le deuxième bureau. Il a été celui qui a dit : « Il faut aller regarder toutes les structures industrielles, économiques allemandes, notamment dans le bassin de la Ruhr car c’est là que ce fera l'effort de guerre. En cas de guerre, nous devons savoir ou bombarder ». À l'époque, personne ne les a pris au sérieux. N'empêche qu'en 42 les alliés n’arrivaient pas à mettre l’Allemagne à genoux, la conclusion était qu’il fallait détruire les usines. Mais personne ne connaissait le Ruhr. Les américains et les anglais sont allés voir le général Rivet qui avait gardé tous ses dossier quand il s’était échappé de France. Il a pu fournir tous les éléments pour déclencher les bombardements.

Et c'est comme ça qu'on a gagné contre l'Allemagne. Parce qu’ils n'étaient plus capables d'approvisionner en matériel et en technologies. Là, on a un exemple de renseignement où les militaires avaient été impliqués. Après il y a eu l’Indochine qui était une guerre à la fois militaire, idem en Algérie. Les services de renseignement ne s’intéressaient qu’à la partie militaire ou politique de la situation. En définitive, il n'y pas eu d'ouverture vers l'économique parce qu'ils n'en avaient pas besoin.

Après les militaires, ce sont les préfets qui ont dirigé les services de renseignement français. Pourquoi ? Parce que les préfets représentaient l'ordre et l'organisation. On sentait qu'il fallait travailler sur ces aspects. Puis, il y a eu un basculement vers les diplomates. Les diplomates sont des gens qui connaissent remarquablement bien l'international, mais ils ont une vision diplomatique des problèmes internationaux. Ils fréquentent les gens au pouvoir, ceux qui sont considérés comme "bien". Le problème d'un service de renseignement, c'est qu'il doit aussi fréquenter ceux qui pourraient prendre le pouvoir, ceux qui sont considérés comme "mal". Et c'est tout le problème actuel. Nous ne sommes pas les seuls ; de nombreux pays privilégient la diplomatie. Nous avons perdu une partie de nos capacités de renseignement, qui étaient essentielles pour comprendre ce qui se passe en face.

 

Vous avez fait une vidéo sur votre chaîne avec Xavier Tytelman (podcast N°107), pour parler d’OSINT (open source intelligence). Est-ce que l'OSINT n'est qu'un phénomène ou une nouvelle méthode de travail ?

L'OSINT est un élément que je dirais indispensable des services de renseignement futur. C'est pour ça que « Palantir", un système américain développé et financé par la CIA et le DARPA (équivalent de la DGA) a été développé. C'était le moyen pour eux d'avoir cet accès à un OSINT plus important en utilisant toutes les ressources à sa disposition. En France nous sommes très en retard sur l’OSINT. Nous avons des "Pleiades" de toutes petites entreprises, mais les grosses entreprises, aussi bien de la défense que d'ailleurs, ne proposent pas de produits comme Palantir. Récemment un appel d'offres a été lancé par le ministère de la défense avec trois ou-quatre concurrents, qui affirment êtres capables de faire un Palantir à la française. C'est indispensable parce que si on n'a pas ça, on dépend des autres. Or, dans la cyber il faut arrêter d'être un enfant de cœur. Si les autres vous donnent un système, évidemment, ils en ont une copie, c'est normal. Et entre parenthèses, s'ils ne le faisaient pas, ce seraient des imbéciles.

 

Ethique et renseignement

Justement, est-ce que ça ne poserait pas des questions éthiques en France ?

En France on adore ça, c'est très beau, c'est magnifique. Mais dans la réalité du monde, il faut arrêter. Est-ce que vous croyez que c’est éthique quand les Américains mettent les membres d'Al-Qaïda dans des prisons hors de leur territoire pour pouvoir les torturer sans problème (parce que la loi le leur interdit chez eux) et qu'on les place à Guantanamo ? L'éthique, c'est un moyen de parler de morale. Mais la morale n’a jamais été la valeurs fondamentale et essentielle de l'humanité. La morale, ce sont les conditions par lesquelles on peut vivre à un moment donné, dans une situation donnée, avec les valeurs actuelles. Alors on dit : « ça, ce n'est pas moral ». L'éthique, c'est au jour le jour. Aujourd'hui c'est éthique, demain ça ne l'est pas. Il faut arrêter. Pourquoi c'était éthique pour les uns et ce n'est pas éthique pour les autres?

 

Du coup, ce n'est pas compliqué quand on est au service du politique ?

Il y a un général allemand qui était le patron des services des renseignement pendant la Première guerre Mondiale qui a dit une phrase qui a été reprise par beaucoup après lui, mais c'est lui qui en est à l'origine : « Le métier du renseignement, c'est un métier de voyou fait par des seigneurs ». C'est la clé de la chose. C'est-à-dire que pour pouvoir bien exercer ce type de métier, il faut avoir des valeurs personnelles extrêmement fortes. Parce que vous n'êtes pas un mercenaire. Vous n'êtes pas un simple quidam. Vous êtes quelqu'un qui travaille pour votre pays, qui peut enfreindre régulièrement les lois de votre pays et celles d'ailleurs. Mais vous allez le faire tout en respectant toujours un cadre de valeurs qui est le vôtre, qui est le cadre d'un service de renseignement.

Quand je suis rentré dans les services, j’ai signé une lettre m'engageant à ne jamais révéler quoi que ce soit de ce que j'ai pu voir ou entendre durant mon activité au service, premier point. Et le deuxième, c'est qu’évidemment, on vous disait : « Vous êtes militaire, mais dans les services, les promotions, vous les aurez à l'ancienneté, jamais au mérite. Vous n'aurez pas de décoration. Parce que si vous attendez des décorations et des promotions, allez dans l'armée conventionnelle. Nous, ce n'est pas ça. » C'est un mode complètement différent du reste. Vous travaillez par passion pour un métier que vous adorez. Ça limite forcément le recrutement car il faut beaucoup d’humilité. Aujourd’hui beaucoup, y compris les directeurs, se mettent à raconter leur mémoire. C'est un vrai problème. Comment peut-on se comporter comme ça ? Mais c'est peut-être parce que moi, je vous parle d'une morale et d'une éthique de l'époque et que la morale et l'éthique d’aujourd’hui ne sont pas les mêmes. Les journalistes vont vous dire : « Il faut parler, c'est un devoir pour vous de raconter. » Non ! Mon honneur, c'est de ne pas parler.

 

L'intelligence artificielle 

On parle beaucoup d'IA aujourd’hui, avez-vous travaillé sur ces dossiers ?

Le numérique progresse extrêmement vite, c'est le moins qu'on puisse dire, et cette progression ouvre des opportunités incroyables dans tous les domaines. Toute la difficulté, justement, c'est d'arriver à maîtriser tout ça, de suivre l'évolution et, à chaque fois, d'imaginer comment utiliser cette évolution, mais aussi comment s'en protéger. Ce n'est pas statique. On est dans une véritable course, mais qui est permanente. Ce n'est pas un 5 000 mètres, c'est la course de la vie en définitive. Il faut que lon arrive à répondre à deux problèmes. D'un côté, le besoin d'avoir des informations et d'utiliser toutes les technologies. D'un autre, celui de me protéger contre ce que peuvent inventer les autres. Quand je parle des projets actuels d'avoir de l’OSINT très structurée au niveau national, c'est parce que les entreprises et l'État ont désespérément besoin d'informations obtenues rapidement et fiables. Mais d'un autre côté, la volonté de faire un Palantir à la française est presque dépassée. Maintenant, la guerre, ce sont les fake news. Un système comme Palantir, malgré ses filtres va traiter les fake news comme n’importe quelle information et notre analyse sera fausse. Donc, j'ai besoin, à chaque fois, de sélectionner les informations qui m'arrivent de telle manière à éviter les fake news, ce qui est très compliqué. Mais c'est pourtant une réalité. Je parle notamment de l'intelligence artificielle, puisque les fake news, en particulier lorsqu'il s'agit de modifier des apparences, des films, etc. c'est fait avec l'intelligence artificielle. Quand on voit aujourd'hui ce que les laboratoires arrivent à faire, ça fait froid dans le dos. Parce qu'en définitive, on peut accuser n'importe qui de n'importe quoi avec des fausses preuves. Bien sûr, les grands professionnels sont sensibilisés à ces problèmes et se méfient des fake news. Les gens du renseignement, par métier, sont très méfiants là-dessus. Mais je vois que la plupart de nos concitoyens et les médias, plongent là-dedans et s'y jettent à corps perdu et ne se rendent pas compte qu'ils sont manipulés de manière incroyable. Ça, c'est terrible. Mais on ne peut pas non plus leur en vouloir parce que est-ce qu'on les a préparés à ça ? Est-ce qu'on leur a ouvert les yeux ? Et ça, c'est un vrai problème. Est-ce qu'on est prêt à aller plus loin? Est-ce qu'on est prêt à se remettre en cause? Et la réponse, elle est, pour beaucoup, non.

Il y a des exemples frappants, comme à Taïwan, en Ukraine ou en Afrique. Mais là, vous dites : « Comment des gens censés peuvent-ils croire à de telles absurdités ? » En réalité, c'est parce qu'ils n'ont pas voulu se rendre compte qu'ils étaient manipulés.

 

Comment fait-on pour éviter d'être manipulé ?

Mais au-delà de ça, comment fait-on pour éviter d'être catalogué comme complotiste dès qu'on émet une opinion différente ? C'est justement là que réside le piège. Si vous voulez, il y a deux éléments dans cette question. D'une part, il y a ceux qui manipulent l'information. Leur intérêt est de convaincre tout le monde que leur version est la bonne. Ils utilisent donc tous les moyens de propagande et de manipulation pour y parvenir. Si quelqu'un dit le contraire, il est immédiatement rejeté et catalogué comme dangereux, complotiste ou obsédé.

C'est amusant d'ailleurs, car on peut être traité de fasciste, de communiste ou de pro-russe. Mais ce n'est pas le plus important. Ce qui est intéressant, c'est de voir comment on joue sur les émotions des gens. Les Français, par exemple, sont les enfants de Pascal, qui représente la raison pure. Après lui, la France a produit les meilleurs mathématiciens du monde, car la mathématique est claire et rationnelle.

Mais aujourd'hui, depuis une vingtaine d'années, certains, notamment dans la publicité, ont compris qu'on pouvait manipuler les gens par l'émotionnel. Ils ont remplacé le factuel par l'émotionnel, car ce dernier ne s'explique pas, il se ressent. Par exemple, si on vous montre une image d'un enfant migrant noyé, comment ne pas être ému ? C'est une manipulation pure et dure. On ne parle pas des passeurs qui exploitent ces migrants, ni des conditions épouvantables dans lesquelles ils vivent.

Les publicitaires ont compris que ce qui fonctionne dans le cerveau humain, c'est d'abord l'émotion, bien avant la logique ou l'éthique. Et c'est ainsi que le marketing est né, cette invention géniale. D'ailleurs, quand ils ont créé le marketing, on n'arrivait plus à vendre des produits. On faisait trop de production par rapport aux besoins. Alors, on a essayé de réfléchir en se demandant : « Comment pourrait-on pousser les gens à acheter un produit dont ils n'ont aucune envie, qui ne les intéresse pas et qui coûte de l'argent ? Comment faire pour qu'ils ressentent cela comme une absolue nécessité ? »

C'est l'histoire du luxe. Le luxe est absolument génial. Je suis admiratif devant Pinault, Arnault et tous les autres. En définitive, il y a un sac qui vaut 100 euros et on va le vendre 1000. Les gens vont faire la queue pour l'acheter parce que le fait de porter ce sac vous positionne comme quelqu'un de bien. Alors que, en réalité, vous n'avez pas d’argent et vous n’avez mangé que des pommes de terre pour pouvoir acheter ce sac. Mais c'est ça, le standing, l'image. On est dans l'émotionnel. Je veux avoir une image qui dépasse largement ce que je suis. C'est le problème de la société moderne chez nous, dans la société occidentale. Il y a un besoin presque naturel de vouloir paraître plus que ce qu'on est. Alors, on s'endette. On sait qu'on s'est créé des besoins, mais on nous a poussé à les avoir. On ne nous a jamais dit : « Contentez-vous de ce que vous avez, c'est déjà très bien. » Pourquoi vouloir encore plus ? Mais ça, on ne le dit pas. Et même l'État n'a pas intérêt à le dire puisque plus vous augmentez vos dépenses, plus l'État gagne de l'argent. Donc, l'État aussi est pris dans ce système. Alors que l'État devrait dire : « Arrêtez de dépenser, c'est idiot. » Mais il ne le fera pas.

 

Le luxe, c'est assez international parce que ça marche aussi sur les Chinois. Sinon, Louis Vuitton, LVMH ne serait pas aussi bien positionné. Le statut social est universel.

Moi, je ne dis pas le contraire. Mais là, je parlais de la France. C'est évident qu'au niveau international, il y a cette tendance. Chez les Chinois, par exemple, on le voit bien. Ils ont une soif de monter en gamme. C'est vrai qu'avec Mao, ils ont été nivelés. Tout le monde était pareil avec la même veste. On était dans un extrême. Maintenant, ils veulent vivre dans un monde où ils ont tout ce qu'ils désirent. Et s'ils ne peuvent pas avoir tout, ils veulent au moins certains signes distinctifs.

La grande différence entre la France et les États-Unis, c'est l'espérance. Aux États-Unis, si vous êtes à New York ou à Washington et que vous voyez un clochard dans la rue, un Français dira : « pauvre type. » Mais l'américain ne pense pas cela. Car il sait que s'il a une bonne idée, un an après, il peut devenir milliardaire. Le système social américain permet cela. Ce qui est totalement impossible en France. Aux États-Unis, il y a encore de l'espérance, tout comme en Chine. Ils ont tous l'espoir de devenir beaucoup plus riches. Car ce n'est pas un système communiste, c'est un système capitaliste populaire. Ce n'est plus du tout comme sous Mao. C'est l'opposé. Il faut le savoir. C'est aussi une question de culture. Mais aujourd'hui, ces gens-là ont envie de réussir, de vivre, de paraître. Ils travaillent dur. Mais il y a des limites, comme le contrôle du parti en Chine ou les divisions entre les États aux États-Unis.

En France, le drame, c'est qu'il n'y a plus d'espérance. Le clochard n'a aucune chance de devenir milliardaire. Ce n'est pas possible. Dans notre système, seuls les puissants peuvent devenir encore plus puissants. Et c'est cela qui nous tue actuellement. On a perdu l'espérance. Le système social français il nivelle tout le monde vers le bas. Il y a une différenciation claire entre ceux qui ont le pouvoir et le reste de la population. C'est pour cela que certains disent que la France est l'un des derniers pays communistes du monde.

 

Le monde de demain

Comment sort-on de l'émotionnel, surtout quand cela va à l'encontre des intérêts du gouvernement ?

Pour moi, ce n'est pas un gouvernement. Je suis gaulliste par famille et par conviction. Je crois qu'un État doit avoir une vision à moyen et long terme. Il faut mobiliser les gens autour d'un objectif. Dans les entreprises, c'est la même chose. Quand j'arrivais dans une entreprise en difficulté, le problème était toujours le même : les gens ne savaient plus où ils allaient. Il faut fixer des étapes claires à moyen et long terme pour atteindre un objectif. Et tout le monde doit se mobiliser autour de cela. Là nous sommes dans la logique, dans les faits.

Quand Kennedy a été élu aux États-Unis. À cette époque, l'Amérique était en très mauvaise posture. On l'oublie aujourd'hui. On voit l'Amérique toute-puissante, mais les choses étaient bien différentes. Les Russes venaient d'envoyer non seulement un satellite, le Spoutnik, mais aussi Gagarine, le premier homme dans l'espace. Quant aux Américains, ils avaient tenté d'envoyer un objet de la taille d'un pamplemousse avec une fusée Vanguard, mais elle avait explosé à 1 000 km d'altitude. C'était une honte pour l'Amérique.

Que fit Kennedy face à cette situation ? Personnellement, je n'apprécie pas particulièrement Kennedy pour certaines de ses actions, mais il a eu un coup de génie. Face à la honte nationale, il a déclaré : « Dans 10 ans, nous serons sur la Lune. » C'était audacieux de sa part, surtout à une époque où les États-Unis peinaient à envoyer un simple objet dans l'espace. Pourtant, 10 ans plus tard, ils y sont parvenus, en prenant des risques incroyables. Si on avait appliqué le principe de précaution comme on le fait en France, jamais les Américains ne seraient allés sur la Lune. Les risques étaient immenses, et ceux qui ont pris la décision connaissaient les dangers. Mais les astronautes étaient prêts à les accepter par amour pour leur pays et par foi en l'avenir.

Pendant ces 10 ans, toute l'Amérique s'est mobilisée avec une idée en tête : envoyer des hommes sur la Lune. Le pays a retrouvé son âme, son esprit pionnier et a renoué avec la conquête de l'Ouest. Après cet exploit, l'enthousiasme est retombé. Les coûts étaient élevés, et les risques pour les astronautes étaient jugés trop importants.

Sommes-nous capables aujourd'hui d'envoyer des hommes sur la Lune ? Pour le moment, la réponse est non. Les Chinois, en revanche, progressent rapidement dans la conquête spatiale. Ils ont lancé le plus grand nombre de fusées l'année dernière et construisent une station spatiale à une vitesse impressionnante. Ils ont même réussi à poser un robot sur la face cachée de la Lune, un exploit technique. Pourtant, on n'en parle pas assez.

Les Chinois ont une vision à long terme. Quand leur leader annonce qu'ils seront la première puissance mondiale d'ici 2050, tout le pays se mobilise derrière cet objectif. D'autres pays, comme l'Arabie Saoudite, ont également des visions à long terme. MBS, malgré ses controverses, est en train de transformer son pays. L'accord avec l'Iran, les changements au Proche-Orient, tout cela montre une région en pleine mutation.

Pour revenir aux fake news et comment les éviter, il y a une solution simple : le doute constructif. Il ne faut jamais prendre pour acquis ce qu'on nous dit. Quand on écoute les médias, il faut toujours se poser la question : est-ce vrai ou faux ? Ce n'est pas parce qu'on lit quelque chose qu'il faut le croire aveuglément. Je donne un exemple. En Ukraine, c'est fascinant. Le président à une équipe de propagandistes que je considère comme très efficace et qui finalement contribue à l'effort de guerre en soutenant le moral de la population comme des combattants.

Quand vous voyez les déclarations, on vous dit : « Hier, les Russes ont tiré 16 missiles. 15 d'entre eux ont été interceptés par des systèmes antimissiles ukrainiens. » Très bien, pourquoi pas ? Mais ensuite, on entend parler de quatre ou cinq explosions. Donc, comment peut-il y avoir 14 interceptions, un missile qui soit passé et 4 explosions ensuite ? C'est la démonstration de ce que je ce que dis. C'est ce que j'appelle le doute constructif. Moi, je lis la première partie, je me dis « pourquoi pas ». Mais quand je lis la deuxième, je me dis : « donc c'est pas un, c'est quatre ou cinq missiles qui sont passés ». Donc, il y a de l'enfumage. Je ne leur en veux pas, ils vendent leur salade, c'est le boulot. Mais ne soyons pas dupes.

Si les gens se posaient la question tous les jours, on verrait que les choses ne sont pas simples. En définitive, rien n'est blanc, rien n'est noir. Je crois qu'avec l'expérience, avec l'âge, et quand on vit dans un certain monde, on apprend très vite qu'il n'y a pas de blanc ou de noir. Il y a toutes les nuances de gris. Mais aujourd'hui on nous pousse au blanc et noir. C'est comme Star Wars, il y a les blancs, il y a les noirs. Alors, les blancs, ils sont formidables, les noirs, ils sont monstrueux. Mais la réalité, ce n'est pas ça, c’est beaucoup plus compliqué que cela.

Ce que je reproche à certains journaux, même s’ils donnent de vraies informations avec de vraies études, c’est toujours dans un sens. C'est-à-dire qu'ils sélectionnent les enquêtes, c'est toujours à charge pour l'autre en face. Et cela s’applique à beaucoup journaux quelles que soient leurs orientations politiques. Il faut faire attention. Il n'y a pas un côté qui est méchant et l'autre qui est gentil. De tous les côtés, c'est pareil. Mais il y a une sélection suivant le média. Et on revient au complotisme. « Vous êtes contre nous, donc vous êtes complotistes. » Mais non, j'essaie simplement de comprendre ce qui s'est vraiment passé.

 

Est-ce que vous pensez qu'on rentre dans une nouvelle ère avec des blocs-qui vont structurer notre société pour les 50 prochaines années ?

Moi, je crois qu’il y a deux grandes puissances, deux hyperpuissances pour être clair : les États-Unis et la Chine. Les États-Unis dominent le monde et ont dominé jusqu'à maintenant en s'appuyant clairement sur la force et le dollar, cette monnaie qu'ils ont imposée au niveau mondial. Ils ont une armée qui bénéficie de trois plus d'investissements qu’en Chine et dix fois plus que les Russes. C'est pour cela que je souris quand on compare l'armée russe à l'armée américaine. L'armée française, quant à elle, investit vingt fois moins.

Les Chinois, si on reprend l'histoire, ont toujours été tournés vers le commerce et non vers la force. Jamais, dans toute l'histoire de l'empire de Chine, ils n'ont conquis un territoire extérieur. Sauf il y a 20 ou 30 ans, lorsqu'ils sont allés au Vietnam pour une incursion de 15 km afin de détruire une plantation de badiane. Mais c'était une initiative d'un gouverneur chinois du Sud. Les Chinois ne sont pas des guerriers, ils se défendent. C'est pour cela que leur budget militaire est trois fois inférieur à celui des Américains. C’est une logique militaire, l'attaquant doit investir trois fois plus que le défenseur.

Cela ne les empêchent pas de construire quelques bases à l’étranger comme à Djibouti ou au Pakistan, et ils se positionnent sur certaines îles stratégiques mais globalement, ce n'est pas un pays guerrier. C'est un pays commerçant.

Pourquoi je vous dis cela ? Parce que ce pays est le leader des BRICS. Il suffit de voir les relations avec Lula, Poutine, et l'Afrique du Sud. Ils sont tous alliés avec la Chine. Ce qui est intéressant, c'est que tous ces pays ne sont pas des pays guerriers. Les BRICS sont des pays qui veulent développer le commerce au profit de leur population. Donc, en définitive, nous avons les États-Unis en tête et nous qui les suivons, qui sommes les guerriers et qui avons contrôlé le monde par la force. De l'autre côté, nous avons un groupe de pays, les BRICS, qui veut se développer en favorisant les échanges et le commerce. Non pas sur une base mondiale imposée avec le dollar, mais d'une base multipolaire où chaque zone a sa spécificité et travaille avec les autres dans le respect de cette spécificité.

C'est ce qui est en train de se passer, et c'est passionnant. Dans les milieux dans lesquels je travaille, cela fait 10-15 ans qu'on en parle. On pensait tous que cela mettrait 30 à 40 ans pour se concrétiser. Mais la guerre en Ukraine a été un formidable accélérateur, révélant aux Occidentaux notre isolement. Car c'est la réalité : nous sommes complètement isolés."

Quand le président Macron dit : « Je vais aller voir les BRICS », tout le monde est paniqué. Les BRICS vont se réunir en novembre, et on va s'apercevoir qu'ils représentent aujourd'hui bien plus que ce que l'on pensait. Avec les pays qui vont les rejoindre, ils représentent beaucoup plus que le G7. Ils sont devenus la première puissance politique et économique du monde. Les BRICS ont ouvert une banque qui va concurrencer le FMI. Ils sont en train de remplacer le dollar par d'autres monnaies comme l’étalon or, Ils ont un système d'échange alternatif au SWIFT de Bruxelles, construit par les Chinois. De tous les côtés, le bateau occidental prend l'eau. Cela me rappelle le général de Gaulle qui disait qu'il fallait retrouver l’étalon or, car dépendre du dollar signifiait être manipulé par les Américains. Il avait raison. Nous n'avons pas pu le faire, mais eux le font.

 

Dans cette perspective, ne risque-t-on pas une escalade de la violence ?

Si on enlève le dollar et le SWIFT de l'équation, il ne reste plus que la force militaire aux États-Unis comme outil de domination. C'est bien pour cela que tout le monde s'inquiète des réactions américaines. C'est le piège de Thucydide : un pays dominant voit qu'un autre risque de le surpasser et est tenté de lui faire la guerre pour l'éliminer. Mais il y a un moment où le challenger devient tellement puissant qu'il est trop tard. Les spécialistes estiment que cette période se situe entre 2027 et 2035. Pour le moment, les Américains ne veulent pas faire la guerre pour Taïwan. La raison est simple : à Taïwan, se trouvent les usines de microprocesseurs dont l’industrie américaine dépend notamment pour les missiles et l'armement. Si une guerre éclate et qu'ils ne peuvent plus exporter ces microprocesseurs, l'Amérique serait paralysée.

Donc, qu'est-ce qui s'est passé ? Trump, qui a compris le truc le premier et qui est très malin, a obligé les Taïwanais à construire deux usines aux États-Unis qui devraient être terminées vers 2025. Partons du principe qu'en 2026, elles sont opérationnelles. À ce moment-là, même s'ils bombardent Taïwan, ils s'en fichent, car leurs microprocesseurs seront aux États-Unis. Ils ont réussi à imposer ces constructions car ce sont les plus gros consommateurs de cette technologie. Même si les contraintes sont différentes, comme ce sont des hommes d’affaires ils se sont certainement dit qu’en cas de problèmes ils auraient d’autres usines de production dans le monde. Mais c’est à mon sens une mauvaise opération car quand les usines produirons, les américains seront moins préoccupés par le sort de Taïwan.

Côté Chinois, Il faut relire les déclarations de Xi Jinping. Il a dit que Taïwan fait partie de la Chine et restera toujours dans la Chine. Si quelqu'un veut nous enlever Taïwan, nous interviendrons. C'est clair et net. La situation actuelle leur convient très bien. C'était pareil pour Hong Kong pendant 30 ans. Pour les Chinois, c'est la même chose. Vous avez Singapour, Macao, et Hong Kong. On a supprimé tous les paradis fiscaux en Europe. Il reste ceux des Chinois et bien sûr le Delaware aux États-Unis. En réalité, les Européens sont les dindons de la farce. On a dû supprimer tous nos paradis fiscaux, mais pourquoi le Delaware aux États-Unis n'a rien eu ? Et pourquoi les Chinois continuent avec trois paradis fiscaux et singapour? La seule morale qui compte, c'est celle du dominant, c’est qui écrit l’histoire.

 

Conclusion

Vous qui êtes désormais dans la transmission, quel est le conseil qu'on vous a donné plus jeune et qui vous a marqué ?

Les conseils que j'ai reçus viennent de ma famille, de mes deux grands-pères, qui étaient des gens extraordinaires, très différents l'un de l'autre. L'un était un militaire, un vrai soldat, et l'autre, un grand chirurgien. Ils m'ont appris à ne jamais s'avouer vaincu et à ne jamais baisser les bras. On doit défendre ce à quoi on croit, quel que soit le risque. Tout le monde sait que j'ai mon franc-parler. Je ne me suis pas fait que des amis, mais j'assume. Ce qui m'intéresse, c'est de pouvoir me dire, à la fin de ma vie, que j'ai été un homme bien. C'est tout ce qui compte.

 

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