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La guerre de communication

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Bienvenue dans Defense Zone, le Podcast qui traite des questions de défense et de sécurité à travers des entretiens avec des militaires, des membres des forces de l'ordre, des personnalités politiques, ou encore des entrepreneurs.

L'objectif de cette émission audio disponible sur toutes les plateformes en ligne de Podcast est d'ouvrir au grand public les portes d'un univers d'ordinaire plutôt secrets, dans le but de donner à réfléchir à des questions qui nous concernent tous, quelles soient politiques, géopolitiques, économiques ou plus largement sociétales.

Dans cet épisode, nous allons parler à nouveau de communication opérationnelle, tout comme nous l'avons fait dans l'épisode numéro 14 avec le porte-parole de l'état-major des armées. Cette fois, nous avons rendez-vous au Sirpa Terre, le service d'informations et de relations publiques de l'armée de terre avec son chef, le Colonel Eric Delapresle.

 


 

Présentation

Le Colonel Eric Delapresle, 54 ans, est marié et père de quatre enfants. Son parcours « plutôt opérationnel » l’a vu débuter dans la cavalerie, puis au 1er régiment spahis, au 2e régiment de hussards, au 1er régiment de chasseurs, et enfin au 1er régiment de hussards parachutistes en tant que commandant d’escadron. Après l’Ecole de Guerre, il accepte un poste dans la communication à la condition d’y être formé. C’est ainsi qu’à 35 ans, il se retrouve « au milieu de pleins de jeunes », raconte-il, pendant une année d’université. A l’issue de cette formation, il entre au Sirpa au service de la communication de l’armée de Terre. Sa carrière l’amène au poste de porte-parole en Afghanistan où il communique sur divers exercices, puis au Canada où il participe à la communication de recrutement. A son retour en France, il prend le poste de chef du Sirpa Terre où il « organise la communication de l’armée de Terre et conseille le Chef d’Etat-major ». A l’été 2022, il partira au Liban pour un séjour de deux ou trois ans pendant lequel il aidera l’armée libanaise à progresser dans différents domaines, dont la communication.



La vision de la communication selon le chef du Sirpa

Le Colonel Eric Delapresle voit la communication comme une « arme » à part entière, avec ses difficultés à maîtriser, sur tous les supports aujourd’hui disponibles.

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La communication comme arme

L’officier considère que le domaine de la communication a évolué, et que l’armée sait désormais mieux cibler la population lors de ses campagnes de recrutement : « je pense qu’on est très bon en communication de recrutement, on est capable de maîtriser les data », affirme-t-il. De plus, les frontières entre communications institutionnelle et opérationnelle sont en train de s’effacer. Jusqu’ici, l’armée de Terre se contentait d’expliquer et de présenter ce qu’est l’institution et ses régiments, d’organiser des journées portes-ouvertes, d’imprimer un magazine et de gérer les réseaux sociaux. « Mais la guerre est arrivée aussi dans ce domaine-là », assure le chef du Sirpa, « pour moi la communication est une arme de persuasion massive, à mettre en parallèle évidemment avec la dissuasion. C’est l’arme qui permet de passer des messages, de convaincre, d’expliquer, et potentiellement de retourner les esprits à des fins opérationnels. » L’officier de communication doit apprendre des techniques afin d’expliquer à l’autre quelque chose qu’il ne comprenait pas, et lui amener des images, des textes, des éléments qui peuvent l’influencer sur ses décisions à venir. Le rôle du militaire est de « savoir s’il sait utiliser cette arme et voir si les leviers mis en place pour l’utiliser sont compris », déclare le Colonel Eric.

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Les difficultés de cette communication

Le chef du Sirpa note une différence entre « dire la vérité » qui est intemporelle, et « dire une vérité » qui peut être interprété ponctuellement. Il cite l’exemple d’une photo prise en Afghanistan dans le but de « mettre un coup au moral des talibans », sur une route tenue la majorité du temps par l’ennemi. Ce jour-là, la route est reprise par les forces armées françaises, et la photo qui en est une preuve est envoyée aux médias français, qui la diffusent. « C’est une vérité, à 17h03 on tient la route », soutient le Colonel Eric, « dans un traitement médiatique un peu rapide, cette photo devient intemporelle : les français tiennent la route. » Les photos envoyées sont toutefois toujours légendées pour expliquer leur contexte. « Aujourd’hui, ce qui est compliqué c’est de rester dans un paramètre qui soit éthiquement acceptable, ne pas raconter des contre-vérités mais utiliser l’image à des fins guerrières et à des fins d’information. »

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Le rôle des officiers de communication

Les officiers de communication tenaient jusqu’ici un rôle de conseiller auprès du chef de corps afin que le régiment ait une bonne image. Le chef du Sirpa considère qu’ils ont de bonnes capacités dans ce domaine, mais qu’en général ils manquent de connaissances dans celui de la « manœuvre informationnelle ». Il faut ainsi leur apporter plus d’informations sur les régiments et sur le raisonnement tactique de l’officier, pour qu’ils puissent proposer des actions de communication qui correspondent. L’armée de Terre doit « former les officiers de communication à être des spécialistes du raisonnement médiatique, et à être capable de s’inscrire dans la méthode de raisonnement tactique du militaire », affirme le Colonel Eric, qui ajoute : « il y a une vraie révolution : il ne s’agit plus seulement d’être dans un descriptif naïf, mais d’être dans une prise en compte beaucoup plus large et comprendre que la communication est un acte de guerre. » Enfin, l’officier doit aussi analyser les méthodes d’attaque ennemies, qui se matérialisent par exemple par des dizaines de commentaires anti-français sur un post Facebook, afin de savoir comment les contrer.


L’usage des réseaux sociaux

Pour l’officier du Sirpa, les réseaux sociaux sont aujourd’hui le principal lieu d’informations des jeunes, et également l’endroit où des communautés de militaires se fédèrent. Il remarque que les supérieurs hiérarchiques doivent faire face à une difficulté supplémentaire « parce qu’avant le chef avait l’autorité de la primeur de l’information, et aujourd’hui il ne l’a plus : le caporal en sait autant que le capitaine sur la situation. Donc le chef doit être encore meilleur. »

Facebook, armée de Terre

Il y a toutefois de la prévention à réaliser sur l’usage des réseaux sociaux par les militaires, notamment en opération extérieure. « Il faut savoir prévenir d’un côté, et encourager de l’autre, pour bien utiliser les réseaux sociaux. Il ne faut pas se priver de l’utilisation de cette arme qu’est la communication », explique l’officier.



Les liens avec les journalistes

Qu’ils écrivent des articles sur le monde de la Défense ou soient embarqués en opex avec l’armée française, les journalistes sont régulièrement au contact des militaires, comme nous l’avons vu avec Franck Cognard dans un précédent podcast.

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Donner accès aux informations

Le Colonel Eric rappelle que jusqu’ici, « peu de pays démocratiques ont gagné la guerre de communication» Globalement, c’est un savoir-faire assez dictatorial, et la capacité de raisonner la guerre par la communication est assez mal vu. Il considère toutefois qu’il faut faire évoluer ce point, et laisser les journalistes accéder à l’information. C’est aussi un moyen pour l’armée, le jour où elle subit une crise, d’avoir des journalistes spécialisés du monde militaire qui pourront parler de l’affaire de façon neutre et rassurer le public. L’armée gardera ainsi sa crédibilité et la confiance que la population a en elle.


Gérer les révélations ou accusations

Les médias peuvent évoquer la Défense positivement (opérations extérieures…) mais aussi négativement (ligne éditoriale plus marquée, scandale, polémique…). Le Colonel Eric ne voit pas la gestion de ces situations comme une difficulté, « parce qu’on a une belle armée de Terre », affirme-t-il. Il va même plus loin en ajoutant que ces affaires sont l’occasion d’observer, d’enquêter sur une éventuelle faute, et de la punir si celle-ci est avérée. « Des organes de presse qui semblent parfois nous titiller, en fait nous rendent service, car il y a parfois des choses qui sont vraies. Parfois ça nous embête un peu parce qu’il y a des choses qui sont fausses », admet-il. Il n’est toutefois jamais inquiété par un média qui pourrait faire une révélation, confiant en l’institution dont il fait partie.


Emmener les journalistes en opération extérieure

Le chef du Sirpa pense que la France devrait emmener davantage de journalistes en immersion avec l’armée française sur les théâtres d’opération (journalistes « embedded »), car même s’il appartient à un média avec une ligne éditoriale marquée, « un journaliste qui travaille un certain temps avec des militaires en opération, reviens en général assez stockholmisé », assure l’officier qui entend par là que le journaliste comprend ainsi le métier et les missions des militaires et reconnaît leur courage et leur engagement. Il regrette quand même que les journalistes soient de plus en plus multi-domaines, ce qui induit qu’ils n’aient pas forcément les compétences et pré-requis pour être projeté en opex. Et bien qu’un stage pour les reporters de guerre existe, ceux qui partent du jour au lendemain « ne sont pas tous capables de faire un garrot, d’utiliser de la morphine, d’embarquer de nuit dans un hélicoptère », estime-t-il. L’officier considère que l’armée et notamment la communication ont du travail pour mieux aider et préparer les journalistes qui s’intéressent aux problématiques de la Défense à connaître cette institution. Ils sont un atout pour l’armée, car « un journaliste bien équipé aura parfois plus d’effet sur la guerre et l’opinion que trois fusils dans un véhicule ».

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Les effets de la communication sur le recrutement

Le principal objectif d’une action de communication de l’armée est le recrutement, qui est pris en compte dans chaque publication.


Objectif premier, recruter

Si la communication institutionnelle et celle opérationnelle commence à se mélanger, « toute communication est du recrutement », affirme le Colonel Eric. Faire connaître les opérations extérieures de l’armée, son matériel, « ne sert à rien s’il n’y a pas de jeunes qui veulent venir s’engager. » Lorsque l’officier de communication décrit ce qu’est l’armée de Terre, c’est pour expliquer l’action de l’institution au profit des Français, et convaincre les jeunes de rejoindre les rangs dans cet objectif. La communication doit toutefois être mesurée et montrer la réalité : « une communication exagérée, qui vise à faire rêver alors que le rêve n’est pas là, est contre-productive. » Elle doit trouver le juste équilibre, être réaliste en faisant parfois « un peu peur » afin de freiner les ardeurs suite à certains événements (attentats de 2015 par exemple) qui suscitent l’envie d’aller au combat, alors que le métier de militaire ne se résume pas forcément qu’à ça. Pour atteindre ses objectifs, l’armée s’appuie parfois sur des agences de communication qui détiennent une expertise que l’institution n’a pas.

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La mort d’un soldat

La mort d’un soldat montre au public une histoire qui marque les esprits, un acte héroïque. Le Colonel Eric reconnaît que la communication lors de ces tragédies est un peu mécanique, à cause de la récurrence. Il souligne la différence qui s’est opérée en quinze ans : alors qu’avant, personne n’était présent sur le pont Alexandre III lors d’un cortège funéraire, aujourd’hui il y a du public pour rendre un dernier hommage. « On est dans un pays démocratique où ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous divise », certifie l’officier, « et les Français, quelque soient leurs convictions politiques, reconnaissent qu’ils ont des soldats qui s’engagent. »

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L’image des armées à l’étranger

Dans d’autres pays, l’armée est très populaire et il n’est pas rare de voir les militaires se balader en ville en treillis, ce qui n’est pas le cas en France. Le chef du Sirpa n’explique pas ce phénomène par une différence de communication, mais considère qu’il existe trois catégories de pays :

  • Ceux comme les Etats-Unis ou le Canada, qui se trouvent sur un continent « la menace n’existe pas vraiment, il n’y a pas de menace imminente à ses frontières ».
  • Ceux comme Israël qui se construisent dans une adversité quasi-absolue, et construisent l’image de leur armée face à des guerres régulières à leurs frontières.
  • Et enfin ceux comme la France, qui connaissent des crises régulières mais dans des domaines qui sont liés à la société (chômage, pouvoir d’achat, immigration…) et ne placent donc pas la sécurité en priorité n°1. Il en découle que ceux qui représentent cette sécurité, ne sont pas non mis en lumière en priorité. 


Conseil à un militaire qui aimerait partir dans la communication

Le Colonel Eric énonce que, « comme dans tous les domaines, avoir une culture générale qui permet de ne pas refaire les erreurs d’avant » est essentiel. Selon lui, il faut étudier l’histoire, notamment celle du 20e siècle avec les débuts de la communication opérationnelle et les méthodes soviétiques, allemandes et américaines. Il faut aussi prendre conscience qu’entrer dans la communication, c’est « entrer dans un métier qui ne consiste pas seulement à dire ce qui est, mais réfléchir à ce qui pourrait être au travers de tel ou tel instrument de communication. » L’officier, qui estime que ce métier est passionnant, rappelle que ce domaine nécessite une bonne aptitude physique et mentale : « la communication, c’est faire la guerre avec les armes des soldats (fusil, pistolet, armement) mais en plus, le stylo, la caméra, l’appareil photo… Un jeune qui n’a pas la tête et le corps bien fait, capable de résister à ce stress, ce n’est pas la peine qu’il vienne dans la communication. ». Le candidat doit avoir une vie équilibrée, et ne pas juste « vouloir faire la guerre ».

 

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