Eurosatory, le plus gros salon de l’armement au monde

Eurosatory, le plus gros salon de l’armement au monde

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Bienvenue dans Defense Zone, le Podcast qui traite des questions de défense et de sécurité à travers des entretiens avec des militaires, des membres des forces de l'ordre, des personnalités politiques, ou encore des entrepreneurs.

L'objectif de cette émission audio disponible sur toutes les plateformes en ligne de Podcast est d'ouvrir au grand public les portes d'un univers d'ordinaire plutôt secrets, dans le but de donner à réfléchir à des questions qui nous concernent tous, quelles soient politiques, géopolitiques, économiques ou plus largement sociétales.

En juin dernier, nous étions présents sur le salon Eurosatory 2022, le Mondial de la Défense et de la sécurité terrestres et aéroterrestres. Pour l'occasion, nous avons enregistré un passionnant entretien avec Charles Beaudouin, ancien général 2 étoiles de l'armée française et désormais organisateur de l'événement. Avec lui nous allons parler de l'industrie Défense, de géopolitique, mais aussi de reconversion professionnelle.

 

 

Présentation

Charles Beaudouin a 60 ans et a passé 38 ans dans l’armée. Formé à Saint-Cyr, il intègre un régiment de cavalerie et obtient également un brevet d’ingénieur spécialisé en système d’armes. Une partie de sa carrière est dédié au capacitaire (définition du programmes d’armement, réalisation et livraison aux forces), dont il a occupé tous les postes ; officier du programme nucléaire, chef du bureau système d’armes à l’état-major de l’armée de Terre, directeur de la STAT (section technique de l’armée de Terre) pendant 4 ans, sous-chef d’état-major sur les programmes d’armement pendant 3 ans.

Aujourd’hui, Charles Beaudouin est le directeur général du COGES, une société organisant des salons de l’armement au profit du GICAT (groupement des industries françaises de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres) dont elle est une filiale. Le COGES organise notamment trois grands évènements : Eurosatory (le plus important salon de l’armement au monde), ShieldAfrica (en Afrique, à Abidjan) et Expodefensa (en Amérique du Sud, Bogota). L’ancien militaire organise aussi, au profit des industriels français dans les trois domaines terre/air/mer, leur exposition lors de salons étrangers. Enfin, le COGES planifie des « université d’été, des colloques, des conférences et e-conférences, dans le domaine de la sécurité et de la Défense. »

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Charles Beaudouin n’avait pas envisagé d’autre métier que celui des armes. Pendant 20 ans il a été l’interlocuteur des industriels, faisant preuve d’une grande exigence. « On ne peut pas transiger avec la qualité des matériels des soldats », annonce-t-il fermement. Ces mêmes industriels sont venus le chercher, et il utilise désormais ses « 20 ans d’expérience capacitaires pour discerner les tendances dans la masse des nouveautés d’équipements. »

 

 

Eurosatory 2022

L’édition 2022 d’Eurosatory est la première post-covid, après quatre ans d’interruption. « Il a retrouvé sa place, soutient Charles Beaudouin, c’est de très loin le premier salon Défense/sécurité au monde avec 1800 exposants. C’est aussi le premier salon par le nombre de visiteurs, environ 100 000 entrées sur la semaine, et de nombreuses délégations étrangères étaient présentes : 250, provenant de plus d’une centaine de pays différent. Enfin, le salon dispose d’un cycle de conférence important, de plus d’une centaine là aussi. »

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Si cette édition 2022 ressemble à celle de 2018, le Général soutient qu’elle se situe néanmoins dans un contexte très différent d’ordre mondial, et évoque ces quatre raisons :

  • Le retour d’un conflit étatique aux portes de l’Europe, le premier depuis 1945.
  • Le risque élevé d’aller vers une « démondialisation, une régionalisation des échanges» compte tenu du degré de dépendance des états occidentaux envers d’autres pays, notamment la Russie (qui subit dorénavant un blocus) et la Chine (qui se bloque elle-même à cause de la pandémie de covid et dont la capacité d’offre est pour le moment limitée). La priorité selon le patron du COGES est donc de sécuriser les approvisionnements en « diversifiant ses sources et en arrêtant de commercialiser avec certains pays qui ne portent pas nos valeurs. » Il reconnaît que le sujet est sensible, d’autant plus au vu de notre dépendance aux terres rares, utilisées pour les matériels numériques et produites à 85% par la Chine.
  • La nécessité de prendre en compte le réchauffement climatique. Dans le secteur Défense et sécurité il s’agit par exemple de concevoir des engins dotés de moteurs hybrides, « qui ont l’avantage de permettre une meilleure gestion énergétique des blindés modernes, qui sont énergivores», indique Charles Beaudouin.  « Les guerres sont écocides, il faut le dire », rappelle-t-il en évoquant Saddam Hussein qui mettait le feu aux puits de pétrole qui brulaient alors pendant des semaines. A son sens, la force armée qui aura reconquit un terrain, « devra immédiatement après reconstruire. Apporter assistance aux populations qui ont subi les pires malheurs, mais aussi reconstruire l’environnement» Il cite le conflit ukrainien actuel, qui se déroule « au milieu de 15 centrales nucléaires », et qui pourrait être désastreux pour l’environnement.
  • L’explosion des technologies: les technologies numériques ne cessent de se développer, et selon lui on se dirige vers l’intelligence artificielle et les robots partiellement autonomes. « Le progrès s’impose à nous, le problème c’est que le numérique est extrêmement puissant », avertit l’ancien officier, qui note aussi une désinhibition des acteurs du conflit par rapport aux systèmes : si en 2018, il n’y avait pas de drones armés ; aujourd’hui ils sont une réalité.

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Il faut aussi noter qu’Eurosatory 2022 a fortement mobilisé les délégations d’Europe de l’Est et du Nord. Selon Charles Beaudouin, ils cherchent à exporter afin d’avoir une économie locale saine, et pour acquérir des systèmes dans une situation d’urgence, avec des délais se comptant en mois ou quelques années seulement, ce qui est « assez nouveau », souligne l’organisateur du salon.

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Enfin, Charles Beaudoin revient sur l’inauguration par le président de la République, une première pour ce salon crée en 1992, dans « un contexte politique très sévère ». Emmanuel Macron « a porté un message fort pour l’Europe de la Défense », dont vous pouvez retrouver le résumé dans notre brève #58.

 

 

L’organisation d’un salon mondial de l’armement

Le salon se prépare longtemps à l’avance, de l’ordre de 18 mois (février 2021 pour un salon en juin 2022). Ce temps permet de réfléchir aux axes de progrès, à la commercialisation. Il faut également veiller au respect des lois internationales en termes de ventes d’armement.

 

L’interdiction de certains pays

Plus de 60 pays sont présents sur le salon Eurosatory. Charles Beaudouin indique toutefois que certains ne peuvent parfois pas s’inscrire et obtenir un stand, comme la Corée du Nord par exemple. Quant à la Russie, le pays est sous embargo depuis 2014. Lors de l’édition 2016, le directeur du COGES notait une absence quasi-totale des Russes ; en 2022, trois stands étaient inscrits, avant que le conflit n’éclate début 2022. Charles Beaudouin explique les avoir lui-même contacté car « il n’y avait pas lieu de venir dans le contexte actuel. Le salon est sous l’égide du ministère des Armées, donc je dois me placer dans la lignée de politique étrangère imposé par l’Etat et l’Europe. J’ai même interdit la présence de médias russes. Mais si un Russe habite Londres par exemple, je ne lui interdit pas de venir ».

 

La présence ukrainienne

Le Général 2 étoiles affirme que l’Ukraine est un client régulier depuis de nombreuses années, et était déjà inscrite en 2021. Le conflit a provoqué la surprise et des doutes sur sa présence, mais les Ukrainiens étaient finalement présents. « L’Ukraine a une très forte industrie de la Défense et de sécurité, soutien l’ancien militaire, héritée de l’Union Soviétique, notamment à KharkhivC’est un symbole fort pour eux de ne pas déserter la scène internationale. Eurosatory est un lieu symbole de souveraineté ; l’Ukraine y affirme la sienne en étant présente. C’est un pays qui est en guerre et qui a décidé de faire de son stand un vecteur de ce qu’ils vivent, et ils peuvent je crois en être assez fier. »

 

Un salon pour les Etats

Eurosatory est un salon de professionnels, qui n’est pas ouvert au public. Il permet aux Etats de « réfléchir à la structuration de leur Défense » et ce, de deux manières : une pensée « état-major » de long terme, à 10 ou 20 ans, et une pensée à court termes vis-à-vis des avancées technologiques. Charles Beaudouin rappelle que les armes létales ne représentent que 10 à 15% des exposants et son toutes autorisées ; 80% des stands ne présentent pas d’armes. Eurosatory présente tout un spectre de domaine, de l’armement jusqu’à la sécurité civile, car « ce sont des moyens de gestion de crise, que ce soit des guerres ou des crises humanitaires. »

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Le chef du COGES mentionne aussi le fait que le salon n’est pas un lieu de vente : « ce n’est pas ici que s’acquièrent des programmes, que des Etats vont décider d’acheter des armements. D’ailleurs je rappelle que l’exportation d’armement est très règlementée. » En effet un industriel ne peut pas exporter un armement sans autorisation de l’état, comme nous l’expliquait François Brion, gérant de PGM Précision dans notre podcast #8.

 

 

Le business de l’armement

Le salon Eurosatory est un lieu de business, dont le rôle est de « créer les conditions d’une discussion entre les Etats et les industriels », souligne Charles Beaudouin, mais aussi de faire comprendre aux délégations l’état du marché de l’armement aujourd’hui, les évolutions, et comment structurer sa Défenses pour les années à venir. Toutefois les discussions et négociations sont souvent longues après, et lors des rares fois où les clients sont pressés d’acheter du matériel, il faut que l’industriel, la délégation et l’Etat s’entendent sur les conditions d’exportation, « qui sont assez drastiques dans tous les pays », note le Général.

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Il arrive parfois que certains accords puissent être remis en cause lorsque la situation géopolitique change. Charles Beaudouin évoque le cas des bâtiments Mistral fabriqués pour la Russie, et en cours de livraison lorsque la guerre a éclaté. Le contrat a été suspendu et les navires déjà construits ont été revendus à d’autres pays. « Il y a toujours une faisabilité de rediriger vers d’autres pays les matériels qui ont été conçus pour d’autres pays ». Il est nécessaire de savoir faire preuve d’adaptation.

A la question de la priorité entre développer le combattant et son équipement de protection individuelle, ou développer le gros matériel (engins blindés…), l’ancien militaire répond sans hésiter : « C’est le premier qui compte toujours, le soldat doit pouvoir encaisser des coups, et en porter. »

 

 

Les visiteurs militaires

Parmi les visiteurs, on ne compte pas que des délégations ou des industriels. Un large pan d’entre eux est militaire ou fait partie du ministère de l’intérieur (RAID, BRI…), et ne vient pas seulement pour démontrer son savoir-faire, mais aussi pour regarder ce qu’il se fait. L’organisateur du salon y distingue deux catégories de personnes :

  • Les militaires des écoles ou des régiments qui viennent se renseigner, voir les évolutions de l’armement, pour s’informer.
  • Les officiers spécialisés dans la conduite des programmes, et qui sont là pour voir les avancées mondiales, connaître quelles capacités sont développées, ce qui existe ; pour éventuellement réfléchir à ce qui pourrait équiper ses soldats, dans une approche plutôt à court terme. Et dans une approche de plus long terme, certains viennent confronter leurs idées, réfléchir à ce qui équipera le combattant dans 10 ou 20 ans.

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Dernier conseil

Charles Beaudouin conseille à l’officier souhaitant se lancer dans une deuxième partie de carrière de « se lancer. Il faut trouver la voie dans laquelle s’épanouir. » Il ne faut pas non plus « oublier ce qu’on a été », et apporter dans le monde civil la même « affection et exigence » que dans le monde militaire. Les officiers ne sont pas formés à entreprendre, mais ont été entraînés à commander. Or, « commander c’est choisir, et choisir c’est renoncer. La chose la plus noble est de décider, car ça engage. Il faut s’engager et assumer les conséquences. »

 

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